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« Quand à la suite des romantiques, nous condamnons à la mort presque toute la poésie du 18e siècle, nous avons sans doute raison – ce qui ne tire pas à conséquence, car les mots avoir raison n’ont absolument aucun sens en ces matières. –

Mais nous devons toutefois prendre garde à tout ce qu’enveloppe notre sentence capitale – Elle ne fait rien de moins que de décréter notre supériorité certaine et générale sur le peuples de lecteurs et connaisseurs de l’époque frappée. Nous contestons les plaisirs qu’ont goûté ces fantômes. Nous ne voulons pas qu’ils aient joui de leurs poètes, – ou nous voulons que ces plaisirs n’aient pas été de vrais plaisirs.

Ce qui est excessivement comique..

Mais de plus nous assurons la postérité qu’elle jouira de nous, et ne se reprendra jamais aux J.-B. Rousseau. »

Paul Valéry, Poésie, in Ego scriptor, p. 116

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Je ne suis pas complètement convaincu par l’analyse que propose Valéry dans le deuxième paragraphe. Condamner à mort l’essentiel de la poésie du XVIIIe siècle ce n’est pas, selon moi, contester le fait que les contemporains aient réellement joui de ces poèmes, ni leur droit à y prendre plaisir. Il me semble que la sentence signifie plutôt que les œuvres en question ne méritaient pas  l’engouement qu’elles ont effectivement suscité.  Mais qu’entendons nous par là? Peut-être voulons-nous dire : « si, comme nous, ils avaient pu connaître Rimbaud ou Mallarmé, ils ne se seraient pas entichés de J.-B. Rousseau. » Mais une telle interprétation a quelque chose de naïf : si par miracle un auteur du XVIIIe avait produit Le bateau ivre ou Un coup de dé, il est probable qu’il n’aurait pas obtenu de la part de ses contemporains la reconnaissance qu’ont obtenue les véritables auteurs de ces œuvres un siècle plus tard (et encore pas de manière immédiatement généralisée…). De surcroît, il faudrait encore expliquer, dans mon hypothèse, comment les lecteurs du XVIIIe siècle ont pu méconnaître la supériorité des poètes antérieurs sur ceux de leur siècle.

250px-Rousseau,_Jean-Baptiste

Reconnaissez vous cet individu?

Même si la sentence n’a pas la signification exacte que lui prête Valéry, elle a effectivement quelque chose de comique. Qu’est ce qui nous autorise à prendre un engagement sur la postérité ? Nous le faisons, certes, en matière scientifique, quand nous jugeons que la physique d’Aristote n’a plus qu’un intérêt historique et que son heure ne reviendra jamais. Mais pouvons avoir d’aussi bonnes de croire que J.-B. Rousseau ne ressortira pas des poubelles de l’histoire littéraire? On peut en douter. Il me semble d’ailleurs qu’on parle couramment de « purgatoire » pour désigner la désaffection temporaire qui frappe un auteur qui a connu son heure de gloire. On se rassurerait peut-être trop facilement en supposant que ces oscillations entre purgatoire et retour en grâce ne concernent qu’une période finalement limitée, le temps que s’opère la décantation des vraies valeurs. A supposer qu’on admette l’idée d’un véritable progrès du goût (plutôt que des évolutions erratiques) pour justifier notre conviction du caractère irréversible de nos sentences, il faudrait encore expliquer comment il peut y avoir un progrès du goût mais pas un progrès de l’art. Ceux qui croient qu’une hiérarchie stable des valeurs artistiques peut se dégager de l’histoire ne croient pas pour autant,  loin de là, que l’ordre d’importance corresponde à l’ordre chronologique. Il est vraisemblable que ceux qui sont convaincus que « la postérité ne se reprendra jamais aux J.-B. Rousseau » sont aussi convaincus que Villon est un poète plus important que tous les J.-B.Rousseau ou même les parnassiens. Il me semble que la certitude dont on fait parfois preuve quant au caractère définitif de certaines sentences n’équivaut pas à une croyance (celle-ci fut-elle erronée) dans le progrès du goût. Admettre un progrès du goût permettrait certes d’exclure le retour en grâce des poètes du XVIIIe, mais cela impliquerait aussi d’admettre la possibilité qu’une postérité plus avancée fasse subir aux Fleurs du mal ou aux Romances sans paroles le sort que nous avons infligé aux tragédies de Voltaire. Si le progrès que l’on admet n’est pas déjà achevé, seuls nos jugements négatifs sont définitifs ; or il me semble que certaines de nos consécrations contiennent la même prétention au définitif que nos condamnations : nous imaginons aussi difficilement le retour en grâce de J.B. Rousseau que l’éviction de Baudelaire ou Verlaine  du panthéon poétique.

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