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Un des thèmes récurrents de La découverte du vrai Sauvage de Marshall Sahlins est que l’intégration des peuples indigènes au système du monde du capitalisme ne signifie pas nécessairement le dépérissement de leur culture. Sahlins se veut optimiste (j’ai déjà  cité un passage qui en témoigne) : la culture n’est pas en voie de disparition ; un des chapitres s’intitule d’ailleurs Adieu aux Tristes tropiques. Corrélativement il met l’accent sur le fait que l’hybridation des cultures traditionnelles avec des traits de la culture des colonisateurs ne doit pas être interprétée comme une perte d’authenticité. Ses arguments à ce sujet me semblent plutôt convaincants :

« Paradoxalement presque toutes les cultures « traditionnelles » étudiées par les anthropologues, et décrites comme telles, étaient en fait néo-traditionnelles, c’est-à-dire déjà transformées par l’expansion occidentale. Dans certains cas le phénomène est si ancien que plus personne, pas même les anthropologues, n’auraient l’idée de contester leur authenticité culturelle. [Sahlins illustre ce point avec l’exemple des cultures des indiens des plaines  : qui dirait qu’elles ont perdu leur authenticité avec l’arrivée du cheval ?] Si les peuples du Pacifique glissent sur la distinction – si importante pour notre sensibilité historique – entre le passé colonial et pré-colonial, c’est  parce qu’ils acceptent mieux que nous que des éléments à la fois indigène et exogènes puissent être constitutifs de leur culture. Dans la mesure où les éléments exogènes sont indigénisés, il n’y a pas là pour le peuple en question, de dysharmonie radicale, encore moins d’inauthenticité. » p.320

Sahlins utilise également le procédé argumentatif qu’on avait vu appliqué au cas de la Renaissance : présenter notre tradition comme une culture indigène pour nous convaincre de transposer aux cultures indigènes ce que nous attribuons à la nôtre (ici l’authenticité par delà les emprunts).

« Nous devrions au moins nous souvenir de la routine indigène quotidienne de l’Américain moyen décrite il y a quelques décennies par Ralph Linton. Après le petit-déjeuner, notre brave homme s’installe pour lire les nouvelles du jour « imprimées en caractères inventés par les anciens Sémites, sur un matériau inventé en Chine, par un procédé inventé en Allemagne. En dévorant les comptes rendus des troubles extérieurs, s’il est un bon citoyen conservateur, il remerciera un dieu hébreu dans un langage indo-européen d’avoir fait de lui un Américain  cent pour cent. » p. 321

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L’analyse que fait Sahlins de divers exemples d’indigénisation d’éléments exogènes lui donne l’occasion d’évoquer des renversements de situations assez savoureux.

Le premier exemple concerne des peuples de Nouvelle-Guinée. Sahlins explique d’abord comment leur rencontre avec les « forces internationales capitalistes »  leur a cependant permis de « développer » leurs ordres culturels :

« Profitant des bénéfices tirés du travail migratoire, de la production de café et autres mannes financières, les grands échanges cérémoniels entre les clans – institution caractéristique de la culture montagnarde  – ont prospéré ces dernières décennies comme jamais auparavant. […] Aujourd’hui, les gros billets de banque remplacent les coquillages de nacre comme valeurs d’échange fondamentale, tandis que les land cruisers Toyota complètent les dons habituels de cochons[…]. Pris dans les transactions liées aux circulations réciproques et aux paiements des épouses, l’argent qui circule dans les échanges n’est généralement pas du tout « dépensé », mais, […] reste en circulation porté par l’élan de la dette et de l’investissement. »  p. 318 – 319

L’exposé du cas se conclut par ce surprenant renversement :

 » Aussi les Mendi assurent-ils qu’ils pratiquent la véritable économie d’échange, au contraire de la simple « économie de subsistance » des Blancs ». p.319

et Sahlins de conclure : « Nous voilà bien! »

Le deuxième exemple concerne les Fidji. Pour illustrer le fait qu' »aujourd’hui, aux Fidji, le christianisme méthodiste est considéré comme « coutume de la terre » », Sahlins ajoute en note cette anecdote plaisante :

« Dans un article récent d’un journal de Suva, des passants étaient interviewés et une matrone fidjienne choquée par les touristes se baignant nus demandait : « Comment voulez-vous que nous gardions nos coutumes traditionnelles si les gens se baladent comme ça? » » p. 320

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