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« Aux XVe et XVIe siècles, en Europe, un groupe d’intellectuels et d’artistes indigènes se rassembla et commença à s’inventer des traditions en tentant de faire revivre les enseignements d’une antique culture. Quoique ne la comprenant pas tout à fait, cette culture ayant été perdue pendant des siècles et ses langues altérées et oubliées, ils proclamaient qu’elle avait été l’oeuvre de leurs ancêtres. Depuis des siècles également, les Européens avaient été convertis au christianisme, ce qui ne les empêchait pas d’appeler à la restauration de leur héritage païen. Ils voulaient suivre à nouveau le chemin des vertus classiques, voire invoquer les anciens dieux. Pourtant, il faut bien le reconnaître, dans ces circonstances — cet abîme qui séparait ces intellectuels acculturés d’un passé de fait irrémédiablement perdu — la nostalgie n’était plus ce qu’elle avait été. Les textes et les monuments qu’ils créèrent ne furent souvent que des reproductions expurgées de modèles classiques. Ils conçurent délibérément une tradition à partir de canons figés et essentialisés. Ils écrivirent l’histoire dans le style de Tite-Live, les vers à la manière latine, la tragédie selon Sénèque et la comédie à la façon de Térence ; ils dotèrent les églises chrétiennes de façades de temples classiques et de façon générale suivirent les préceptes de l’architecture romaine redéfinis par Vitruve sans même se rendre compte de leur origine grecque. Comme ce mouvement donna naissance à la « civilisation moderne », on finit, dans l’histoire européenne, par lui donner le nom de Renaissance. »

Marshall Sahlins, La découverte du vrai sauvage, p.274 – 275

Contrairement à ce qu’on pourrait croire le propos de ce texte n’est pas de démystifier  la Renaissance en portant sur elle le regard que l’anthropologue porte sur les revival de traditions culturelles qui nous sont étrangères. En fait le propos est plutôt de démystifier le regard démystificateur  : non pas démystifier la Renaissance comme nous démystifions les revivals indigènes, mais accepter de faire crédit à ceux-ci comme nous faisons crédit à celle-là. C’est ce qui apparait clairement dans le paragraphe suivant.

« Que dire d’autre, sinon que certains peuples ont toutes les chances historiques ? Quand les Européens inventent leurs traditions — avec les Turcs à leur porte —, on y voit une authentique renaissance culturelle, l’avènement d’un futur en progrès. Quand d’autres peuples font de même, on l’interprète comme un signe de décadence culturelle, une récupération factice qui ne peut donner naissance qu’au simulacre d’un passé mort.
Mais on peut aussi en tirer une autre leçon historique, plus optimiste, et conclure que tout n’est peut-être pas perdu. »

A la suite de ce passage, Sahlins illustre l’approche qu’il prône en prenant l’exemple du hula hawaïen dont il restitue l’histoire.

Je présume que l’incise « avec les Turcs à leur porte » vise à établir un parallèle entre la situation de la Renaissance européenne et celle des renaissances indigènes qui sont soupçonnées d’inauthenticité parce qu’elles ne seraient que des réactions dérisoires face à l’emprise grandissante du capitalisme occidental. Ceci nous renvoie à un autre thème important du livre dont je parlerai une autre fois.

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