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Mon attention a été attirée hier sur la portée philosophique du « ice bucket challenge » par la lecture de cet Avertissement que l’anthropologue Marshall Sahlins a placé en tête de son ouvrage La nature humaine, une illusion occidentale :

Au cours des dix ou vingt dernières années, l’enseignement connu sous le nom de « civilisation occidentale » a progressivement  perdu son importance dans le cursus des étudiants américains. L’objectif de cet ouvrage  est d’accélérer le processus en réduisant la « civi occidentale » à trois heures de lectures. J’en appelle au principe nietzschéen : les grands problèmes sont comme des bains d’eau glacée, il faut en sortir aussi rapidement qu’on y entre.

 

Une brève recherche m’a permis d’identifier la référence, il s’agit d’un passage du §. 381 du Gai savoir intitulé De la question de l’intelligibilité.

 […] je ne voudrais point  que mon ignorance et la vivacité de mon tempérament empêchent que je vous sois compréhensible, mes amis : ni la vivacité de mon tempérament ai-je dit, encore qu’elle me presse d’aborder promptement une chose, si tant est que je puisse seulement l’aborder. Car j’estime qu’il en est des problèmes de quelques profondeurs comme d’un bain froid -il faut s’y plonger et en sortir promptement. Que de ce fait, on pense ne pouvoir atteindre la profondeur, ni descendre assez profondément, c’est là une superstition propre à ceux qui craignent l’eau, et sont horripilés par l’eau froide, ils parlent sans expérience. Oh, le grand froid vous donne de la promptitude! Et, pour ne le demander qu’en passant : une chose demeure-t-elle réellement incomprise et méconnue du seul fait qu’on ne la touchée qu’au vol, qu’on ne la regarde que du coin de l’œil? Faut-il absolument s’y coller ? S’être assis dessus, et pour ainsi dire l’avoir couvée pour la comprendre? Diu noctuque incubando, comme disait Newton de lui-même? Tout au moins y a-t-il des vérités particulièrement farouches et chatouilleuses dont on ne peut s’emparer que soudainement et par surprise – ou laisser.[…]

Il me semble que le principe nietzschéen invoqué par Sahlins, prend le contrepied de l’aphorisme de Joubert cité dimanche dernier.

Deux opérations : remuer une question et la décider. La décider sans l’avoir remuée : il vaut mieux la remuer sans la décider.

Puisque le propos du texte de Nietzsche est, notamment, de justifier son mode aphoristique de traitement des questions (démarche précédemment évoquée ici), il est intéressant de noter que Joubert, dont l’écriture n’est pas moins aphoristique, soutient une position opposée (au moins en apparence). On peut aussi s’amuser du fait que Joubert semble décider qu’il vaut mieux remuer les questions sans les décider que les décider sans les remuer, sans avoir beaucoup remué la question (du moins son aphorisme est-il plus abrupt que celui de Nietzsche qui soutient pourtant la position opposée).

 

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