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La lecture de la correspondance entre Elias Canetti et Marie-Louise von Motesiczky m’a rappelé cet aphorisme du Territoire de l’homme daté de 1945 :

« Il est possible d’aimer passionnément plusieurs personnes à la fois, et avec chacune tout se passe comme si elle était l’unique ; et rien ne vous est épargné, ni la peur, ni le zèle, ni la rage, ni l’affliction ; et il arrive que le tout soit enflammé d’une telle fièvre qu’on agit alors comme plusieurs personnes à la fois, chacune selon sa mentalité propre, mais néanmoins toutes ensemble, et personne ne peut savoir ce que cela va donner. »  p.86

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J’avoue que je ne suis pas familier de la littérature contemporaine à propos du polyamour, et j’ignore si les promoteurs de cette notion mettent l’accent, comme Canetti, sur le fait que chacun des amours du bouquet est aussi passionnel que s’il était seul et sur les dangers que cela représente pour l’unité de la personnalité (sur ce dernier point j’ai quelques doutes).

L’aphorisme de Canetti n’évoque ici que le problème que la pluralité d’amours passionnels simultanés représente pour celui qui éprouve cette pluralité de passions ; on peut envisager la situation sous un autre angle. « Avec chacune tout se passe comme si elle était l’unique », nous dit Canetti ; on est tenté de préciser « tout se passe pour toi comme si elle était l’unique » et de demander « en va-t-il de même pour elle? ». On pourrait également demander si le caractère passionné de chacun de ces amours implique la prétention à une possession exclusive. Si la réponse est positive, il y a clairement un problème de réciprocité dans cette configuration.