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Rien à voir avec Placide et Muzo ni avec Mulot et Petitjean, Pio et Muli sont les diminutifs affectueux que se donnent Elias Canetti et Marie-Louise von Motesiczky. Il est né en 1905 à Roustchouk en Bulgarie , elle est née en 1906 à Vienne. Il est écrivain, elle est peintre (un lien vers sa fondation pour se faire une idée de sa peinture). Ils auraient pu se croiser à Vienne où Canetti s’installa pour ses études supérieures (en chimie) en 1924, où il connut sa femme Veza et où il séjourna jusqu’à l’Anschluss;  mais c’est en Angleterre, où ils sont tous deux réfugiés en 1940, qu’ils font connaissance. Les détails des débuts de leur relation ne nous sont pas connus (il n’en parle pas dans ses œuvres autobiographiques). Leur correspondance publiée sous le titre Amant sans adresse s’étend entre 1941 et 1992 (il meurt en 1994 et elle en 1996).

Canetti_Motesiczky_c_Marie-Louise von Motesiczky_c_Charitable Trust_London*

« Le comble de l’illusion, écrivait Merleau-Ponty, est de s’imaginer que l’homme soit en mieux ce que sont ses œuvres. » Amant sans adresse, illustre à merveille cette affirmation. Dans sa correspondance avec sa maîtresse, Canetti est loin d’apparaître toujours à son avantage et il semble qu’il ne faisait pas preuve, dans sa vie privée, de la sagesse qu’on serait porté à lui attribuer à la lecture du Territoire de l’homme.

A la lecture de cette correspondance on est rapidement frappé par le fait qu’elle le vouvoie systématiquement alors qu’il la tutoie. Ce détail se révèle rapidement révélateur des déséquilibres de leurs relations.

Elle se présente à des tiers (dont sa mère) comme « appartenant à Canetti » ; lui ne dit rien d’équivalent, puisqu’il est marié et qu’il a d’autres maîtresses (dont la philosophe et écrivain britannique Iris Murdoch) qu’elle doit accepter [1]. Pour autant c’est lui qui se montre jaloux, la soupçonnant de le tromper avec les ouvriers qui font les travaux dans sa maison, ou lui reprochant la visite d’une relation commune dans le lieu de villégiature où il doit la rejoindre.

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Il lui fait reproche à plusieurs reprise d’offenses ou d’humiliations qu’il subirait. Les motifs n’en sont pas toujours très clairs (des propos tenus par certaines de ses relations à elle, des ressources financières qu’elle lui aurait caché…) ; mais, pour se faire une idée de sa susceptibilité, on peut rappeler qu’en 1961 il considérait comme le pire affront qu’elle lui ait fait subir, le fait qu’elle n’ait pas lu son livre Masse et puissance. On a l’impression que ce qu’elle fait pour lui est seulement la moindre des choses mais pas encore suffisant à ses yeux. Elle lui fournit un soutien financier dès les années 40 (il ne vivra de sa plume que tardivement), elle lui réserve une pièce où il peut travailler dans son appartement de Hampstead, plus anecdotiquement elle lui fournit le prétexte dont il a besoin pour quitter poliment la villégiature grecque où l’accueille un ami et qui déplaît à sa femme. Quand elle l’aide à se procurer les livres dont il a besoin pour son maître ouvrage, le commentaire qu’il fait à ce sujet  révèle l’étendu de sa vanité :

« Notre plus belle période a été celle où tu étais vraiment, sérieusement impliquée dans mon œuvre, car là je savais que tu m’aimes. Tu n’y as pas été forcée ainsi que tu l’as dit plus tard, un jour, dans un moment de démence destructrice. Ce qui t’y a forcée, c’était ton sentiment pour moi et peut-être aussi la conscience que tu avais affaire à l’œuvre cruciale de l’un des plus puissants esprits qui aient jamais existé. » Lettre du 3 mars 1958, p.227

Lorsqu’elle fait sa « promotion », il trouve le moyen de lui reprocher de ne pas le faire assez bien, comme on l’a vu,  lorsqu’elle a parlé de lui avec Adorno.

Dans l’expression de ses reproches, il n’est pas retenu par la conscience de ce qu’elle fait pour lui, ni par la conscience de ce qu’il lui fait endurer et qui semble bien pire que les humiliations qu’il dit éprouver … Elle doit renoncer à avoir un enfant de lui, accepter ses autres maîtresses, accepter d’être tenue à l’écart de sa vie publique, accepter de ne pas avoir d’adresse pour le contacter et de devoir lui écrire poste restante [2]. Quand elle se risque à se plaindre d’un manque d’attention de sa part, il lui répond des choses du genre suivant :

« Et maintenant sans plaisanter : ne m’envoie plus jamais une pareille lettre. Tiens un journal où tu peux m’insulter si le cœur t’en dit. Les lettres ont, surtout sur un écrivain, un effet absolument ravageur, et l’on n’est pas près de l’autre pour réparer aussitôt les dégâts. » Lettre du 20 juillet 1955, p.184

Il faut croire qu’à ses yeux les peintres ne sont pas aussi sensibles que les écrivains ou qu’il ne se rend pas compte qu’il est lui même entrain d’adresser une lettre de reproche [3]. Plus d’une fois, à la lecture de leurs échanges, on a envie de s’exclamer : « quel connard! ». De manière générale, on trouve difficilement dans les lettres d’Elias l’effort de prise en compte du point de vue de l’autre qu’on trouve dans les lettres de Marie-Louise … mais il n’est pas embarrassé de l’accuser d’égoïsme.

C’est en 1973, alors que Veza la première femme de Canetti est morte depuis dix ans, que Marie-Louise subit la pire humiliation : elle apprend par accident qu’il s’est remarié en 1971 avec Hera Buschor, une restauratrice de tableau dont il vient d’avoir un enfant. La lettre qu’elle lui écrit à la suite de cet épisode est poignante :

 » … Ce qui a plongé ses racines à ces profondeurs, on ne peut plus le transporter ailleurs. Même si parfois quelque chose a murmuré au cours de toutes ces années : c’est l’ère de la glaciation …, ce murmure s’accompagnait de reproches : tu n’a pas assez de compréhension pour lui et pour ses travaux – c’est ta propre faute – et quand je me tenais devant votre maison et n’avais pas le droit de monter chez vous, alors je me disais : peut-être a-t-il prononcé un vœu … mais il m’a pardonné. C’est ma propre faute. Et c’est ainsi que les racines ont poussé toujours plus profondément  – pleines de gratitude – mais lorsque le malheur m’a frappé – cet été – vos premiers mots ont été : c’est toi qui m’a quitté – je ne me suis pas éloigné de toi.  » Lettre du 10 décembre 1973,  p. 329

La lecture de cette correspondance donne ainsi le spectacle surprenant de septuagénaires agités par les tourments de la passion après plus de trente ans de relations. La postface cite deux formules qui résument à merveille ce qu’elle a enduré par amour pour lui. A une amie elle écrivit :

« Sans Canetti, monde dépourvu de sens, avec Canetti, interminable supplice »

Et dans son journal intime elle le l’appelle sa « catastrophe personnelle ».

Ce qui me rendait Canetti assez peu sympathique à la lecture d’Amant sans adresse, ce n’est pas seulement le côté « faites ce que je dis, pas ce que je fais » (jaloux mais infidèle, cachottier mais reprochant à l’autre ses secrets, demandant à ce qu’on tienne compte de sa susceptibilité mais ne tenant pas compte de celle de l’autre), c’est aussi le ton impérieux sur lequel il exprime ses reproches.  On l’a vu lors de l’épisode avec Adorno, il ne se contente pas de lui dire qu’il est blessé qu’elle n’ait pas encore lu son livre, il cherche à la faire culpabiliser, il lui fait la leçon en s’efforçant de donner figure de faute morale objective à ce qui est la source d’une contrariété pour lui :

« Je me demande comment tu justifies devant toi-même une si incroyable paresse d’esprit. […] Tu te trouves donc à présent dans l’intenable et humiliante situation de mener des conversations factices sur des choses qui te sont vaguement familières et que tu ne connais pourtant pas. Je ne t’envie pas. » Lettre du 18 août 1961, p. 249

J’ai du mal à concevoir qu’on écrive ce genre de choses à quelqu’un qu’on aime et, de manière générale, j’ai tendance à trouver odieux ceux qui convertissent sans scrupule un « tu me contraries » en « tu es mauvais »(bien sûr ça doit m’arriver de le faire aussi, pas trop souvent, j’espère).

Elle et lui par elle.

Elle et lui par elle.

Il y a un autre point, solidaire du précédent, qui m’a agacé dans l’attitude de Canetti, c’est la prétention qu’il exprime à plusieurs reprise d’être le dépositaire de ce qu’il y a de meilleure en Marie Louise von Motesiczky, d’être celui qui sait (mieux qu’elle) qui elle est vraiment. Une lettre qu’il lui écrit en février 1958 est particulièrement éloquente à cet égard. Il commence par lui reprocher de l’avoir blessé et se pose sans nuance en victime :

« Au cours des dernières années, tu n’as cessé de blesser mon orgueil de toutes les façons possibles. Au début, c’était sans doute une sorte de contrainte en toi et j’ai attendu que cela passe. Ensuite, quand tu as vu que cela marchait si bien, tu as pris mon amour et ma patience pour de la faiblesse et par une sorte d’entraînement, tu as poursuivi sur ta lancée. Il n’y a absolument rien qui soit d’importance et de valeur entre nous que tu n’aies piétiné. […]  Muli, ma chère Muli, je me suis mille fois demandé si tu n’étais pas foncièrement mauvaise, tellement tu m’as fait mal ces dernières années. »

La prétention à l’avoir percée à jour, présente dès le début de la lettre, devient ensuite le centre du propos :

« Je t’ai laissé tous tes secrets, dont malheureusement je connais quelques uns. Et tous ne sont pas très jolis […] Mais ma terrible inquiétude à ton sujet, c’est que ces secrets ne viennent à causer ta ruine. »

S’ensuit un développement autour de l’idée qu’il sait mieux qu’elle ce qui est bon pour elle, le tout baignant dans une prétention au monopole de l’authenticité et de la lucidité :

« Cette lettre ne veut que ton bien, et je voudrais que tu puisses un jour éprouver pour moi un sentiment aussi authentique que celui que j’éprouve et qui m’oblige à t’écrire ainsi. […] Rien n’est plus facile que de se jeter dans une stupide et vaine arrogance  [ne croyez pas qu’il soit pris d’un subit accès de lucidité, il parle d’elle, pas de lui!] qui vous permet de faire tout ce qui vous plaît ou vous paraît amusant sur le moment. Mais ensuite que reste-t-il de nous, […] Si je te parle avec cette gravité, c’est parce que personne d’autre ne le fera vraiment. Tu parles de tes affaires à une douzaine d’amies et d’amis et finalement, ce que chacun d’eux te dit n’a relativement que peu de poids. avec moi il y a longtemps que tu ne discutes plus que des problèmes factices qui ne servent qu’à masquer les vrais. Maintenant je te dis ceci : je te parle ici comme si tu m’avais tout dit de toi, et je t’avertis sérieusement : tu dois tout faire pour regagner ma confiance et cela, non pas pour moi (encore que je ne désire rien tant), mais avant out pour toi. Ma confiance t’est nécessaire. Elle le sera encore beaucoup plus à l’avenir. » p. 218 -220

Bien sûr, quand elle se risque à lui dire une vérité sur lui-même qu’il ignore, elle est renvoyée dans ses cordes. Par exemple en juillet 1963 elle lui écrit :

« Voyez-vous, je crois que vous voudriez que tout tourment disparaisse – au moins pour uninstant -, ou bien vous pensez que vous devez le porter tout entier à vous seul, tout entier et au delà. Mais pour moi – pardonnez-moi de parler de cela – je suis d’avis que vous avez beaucoup de traits impossibles, non qu’ils soient mauvais – non, justes impossibles et que cela vous a fait occasionner beaucoup de chagrins, et à présent vous voulez vous persuader que c’est tout l’ensemble qui est mauvais – ou encore le contraire, et je crois que dans les mauvaises passes vous avez tort tout simplement et vous vous cachez la vérité. » p. 270 – 271

A quoi il répond :

« Certes, tu me connais bien, certes, tu peux me parler savamment de moi. mais je crois qu’il vaut mieux, dans les prochains temps, laisser de côté ces conversations sur mon caractère. Je suis terriblement susceptible :quand je suis d’avis que tu as tort, je me mets dans une colère noire ;  quand je pense que tu as raison, cela ne fait qu’exaspérer mon désespoir, car tout est irréparable. Tu le comprends sûrement. Ce qu’il me faut, c’est le calme, une affection et une amitié fiables et sans à-coups, et le travail, encore et toujours le travail. » p. 273

Il faut reconnaître cependant le versant positif de la prétention de Canetti à savoir qui Marie-Louise von Motesiczky est vraiment, il réside dans sa foi dans le talent de peintre de Marie-Louise. Foi qu’il exprime à plusieurs reprise sans varier. Et il l’encourage encore à travailler à sa peinture alors qu’elle a plus de quatre-vingts ans.

« Je n’ai encore jamais, depuis que je te connais, douté de tes peintures. » Lettre du 26 août 1954, p. 155

« Ma foi en toi en tant que peintre n’a jamais été ébranlée, tu le sais ; mon doute portait seulement sur ceci, est-ce que tu m’aimes encore? » Lettre du 11 octobre 1960

« Tu vas devenir le grand portraitiste allemand et tu pourras faire les portraits de qui te chante. » Lettre du 1er octobre 1967

 » … je voudrais que tu sois prévenue au cas où cela arriverait, et qu’alors tu n’oublies pas mon vœu le plus intime, qui concerne le peintre Mulo en qui je crois d’une foi de plus en plus profonde depuis que je suis séparé des œuvres que j’aime tant. Je voudrais que le peintre Mulo sache ce que j’attends encore de lui, même si devais ne plus être là pour le lui répéter inlassablement.  C’est au moins toujours cela de moi, je n’en doute pas, qu’il restera en toi, et d’autant plus sûrement qu’alors je serai mort. » Lettre du 23 décembre 1975, p. 343

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Mon compte rendu de cette lecture a été évidemment trop unilatéral. Je corrigerai peut-être cela une prochaine fois. Je ne sais pas encore à quel point le passage par l’arrière cour de la correspondance de l’auteur affectera ma perception de son œuvre. Cependant, je veux croire que c’est d’abord lui qu’il vise quand il écrit en 1981:

« Je ne suis pas vaniteux, dit le roi des vaniteux, je suis sensible.« 

Le cœur secret de l’horloge, p. 114

De même, comment croire qu’il n’avait pas Marie-Louise en tête en s’adressant cette recommandation :

« Cherche les souffrances que tu as infligées : celles que tu as subies se conservent sans que tu t’en mêles.« 

Le collier de mouches, p. 134

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[1] A la mort de Veza sa première femme il n’hésite pas à demander à Marie-Louise de réaliser son portrait d’après photo. De même elle travaillera sur un portrait d’Iris Murdoch (je ne sais pas ce que chacune savait de la relation de l’autre avec Canetti).

[2] C’est l’explication du titre donné à l’ouvrage : Amant sans adresse.

[3] En fait quelques lignes auparavant il s’est félicité de ne pas avoir envoyé une lettre précédemment écrite sous le coup de la colère, et il se donne en exemple !

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