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« Messieurs, il existe en ce monde des milieux plus ou moins ridicules, plus ou moins honteux, humiliants et dégradants, et la quantité de bêtise n’est pas partout la même. Par exemple le milieu des coiffeurs paraît à première vue plus susceptible de bêtise que celui des cordonniers. »

W. Gombrowicz, Ferdydurke, Gallimard « folio », p. 109

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On peut invoquer l’autorité de Kant pour priver les coiffeurs (et quelques autres …) du droit de vote. En effet dans l’opuscule Sur le lieu commun : il se peut que ce soit juste en théorie, mais en pratique cela ne vaut rien, Kant soutient le principe d’une citoyenneté à deux vitesses :

« En ce qui concerne la législation elle-même, tous ceux qui sont libres et égaux d’après les lois existantes, ne doivent pas pour autant être considérés comme égaux en ce qui concerne le droit de légiférer. »

Théorie et pratique, trad. Françoise Proust, GF, p.70

Quelques lignes plus loin il précise selon quels critères doit être accordé le droit de vote :

« Or, celui qui a le droit de vote dans cette législation s’appelle citoyen (citoyen d’un Etat et non un bourgeois, c’est-à-dire un citoyen d’une ville). L’unique qualité exigée, outre la qualité naturelle (n’être ni femme ni enfant), est d’être son propre maître (sui juris), donc de posséder quelque propriété (on peut y inclure la possession d’une technique, d’un métier, d’un art ou d’une science) qui le nourrisse, ainsi, au cas où il lui faut obtenir de quoi vivre, il l’obtient en aliénant ce qui est sien et non en consentant à ce que d’autres fassent usage de ses forces […]. »

Ce passage contient un renvoi à une note où il est clairement affirmé que les coiffeurs ne remplissent pas les conditions pour avoir le droit de vote :

« Celui qui accomplit une œuvre (opus) peut la livrer à autrui en l’aliénant, comme si c’était sa propriété. mais la prestatio opera n’est pas une aliénation. le domestique, le commis de magasin, le journalier et même le coiffeur ne sont que des operarii et non des artifices (au sens large du mot), par conséquent, ils ne sont pas qualifiés pour être membres de l’État, ni pour être citoyens. »

J’aime beaucoup la suite de la note, qui établit une hiérarchie entre le perruquier (qui pourra voter) et le coiffeur (qui ne le pourra pas) :

« Même si celui à qui je donne mon bois de chauffage à préparer et le tailleur à qui je donne mon drap pour qu’il en fasse un vêtement semblent avoir des rapports totalement semblables avec moi, ils diffèrent l’un de l’autre, comme le coiffeur du perruquier (auquel je peux également donner des cheveux pour qu’il en fasse une perruque), comme on distingue un journalier d’un artiste ou d’un artisan qui fait une œuvre qui lui appartient aussi longtemps qu’il n’est pas payé. En tant qu’il exerce un métier, ce dernier échange sa propriété avec autrui (opus) alors que le premier échange l’usage de ses forces qu’il concède à autrui (operam). »

Comme je sais que cela ne se fait pas de se moquer des grands philosophes, je limiterai ma faute en signalant que Kant conclut cette note en soulignant la difficulté du problème :

« Il est quelque peu difficile, je l’avoue, de déterminer ce qui est requis pour pouvoir prétendre à l’état où l’homme est son propre maître. »