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« Mystiques qui écrivent.
« J’ai versé telle goutte de sang pour toi » etc.
Ces choses font sur moi l’effet du faux. « Trop beau pour être vrai ». J’en suis gêné. La pudeur manque.
Si je ressentais cela, je ne voudrais l’écrire à aucun prix. Le sentir .. mais, c’est ne pas pouvoir l’écrire!
Ce serait n’avoir pas même l’idée d’un autre moment et d’autres individus – que suppose le fait d’écrire. C’est dire que je mets des limites à la littérature et que je la fait cesser là où commence le moi de mon moi ; impureté,
que je n’aime pas agir sur ce même point des autres et que je ne leur fais pas ce que je ne veux pas qu’on me fasse, – qu’on « prenne par les sentiments » quand je n’ai besoin que de ce qui me fortifie – c’est à dire qui m’apprend, qui me donne les moyens.

La pensée de solitude n’a pas de ces phrases. Elle n’en a que de terriblement nues. Que s’il lui en vient, elle les bafoue ou bien elle n’est plus de solitude ; mais de comédie, mais de théâtre, et pour quelque public. Il y a des choses qui sont impossibles au vrai seul. Et plus elles sont belles, moins sont-elles pour soi; et plus demandent-elles quelque Autre.
Chez les mystiques, on voit bien qu’ils se donnent Dieu pour public. L’être, peut-être, ne veut pas, ne peut pas vouloir être vraiment seul – c’est-à-dire se reconnaître toujours, ne recevoir jamais que sa propre image. Parfois si déformée qu’elle émerveille celui qui l’émane et la reçoit. Il se trouve trop beau, trop riche. »

Paul Valéry, Ego scriptor, p. 205 – 206

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