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« Il s’agit somme toute d’un sujet sur lequel Mill se montre sous un jour peu humain. Son autobiographie est si prude ou si éthérée que l’on n’y pourrait jamais trouver la moindre indication que l’humanité est composée d’hommes et de femmes, et qu’il s’agit là d’une différence fondamentale. Ses rapports avec sa propre femme semblent également inhumains. Il l’épouse sur le tard, n’a pas d’enfant avec elle, la question de l’amour telle que nous l’entendons n’est jamais évoquée… Dans tous ses écrits, il n’apparaît jamais que la femme est différente de l’homme, ce qui ne veut pas dire qu’elle lui soit inférieure, peut-être même bien au contraire. Il constate par exemple qu’il existe une analogie entre l’oppression des femmes et celle des Nègres. N’importe quelle jeune fille à qui un homme baise la main, prêt à tout risquer pour obtenir son amour, même si elle ne vote pas et qu’elle n’a pas de droits civiques, serait capable de le contredire à ce sujet… Non, de ce point de vue, je suis toujours partisan des vieilles traditions, j’aspire à ma Martha telle qu’elle est et elle-même ne souhaiterait pas autre chose ; la législation et les mœurs doivent certes reconnaître aux femmes maints droits dont elles ont été privées, mais la position de la femme ne peut-être autre que ce qu’elle est : un objet d’adoration dans sa jeunesse et une épouse bien-aimée dans sa maturité. »

Sigmund Freud, Lettre à Martha du 15 novembre 1883

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« En 1907, à l’occasion d’une élection partielle, je suis allé jusqu’à présenter ma candidature au Parlement comme partisan du vote féminin. Cette campagne de Wimbledon fut courte mais acharnée. Il doit être impossible aux jeunes d’aujourd’hui d’imaginer l’âpreté de l’opposition  qui sévissait alors contre le droit des femmes à l’égalité. Un peu plus tard quand j’ai fait campagne contre la Première Guerre mondiale, l’opposition à laquelle je me suis heurté ne fut pas comparable à celle que les « suffragistes » avaient affrontée en 1907. Dans tous les aspects du problème la majorité de la population ne voyait que des matières à dérision. Dans la foule des sarcasmes fusaient de toutes parts. Aux femmes : « Retournez donc à la maison pour vous occuper du bébé! » ; aux hommes de n’importe quel âge : « Vous avez demandé la permission de sortir à votre maman? »

Des œufs pourris qui m’étaient destinés atteignirent Alys. A ma première réunion publique on lâcha des rats pour faire peur aux femmes et des provocatrices feignant l’épouvante, poussèrent des hurlements n’ayant d’autre objet que de déconsidérer leur sexe. […]

On pouvait à la rigueur comprendre la sauvagerie des mâles qui se voyaient menacés dans leurs privilèges. Beaucoup moins, la détermination chez un très grand nombre de femmes de prolonger l’état où leur sexe était ravalé. Il ne me souvient pas que les esclaves noirs ou les serfs de Russie se soient jamais sérieusement opposés à leur propre émancipation. la plus illustre des opposantes au suffrage des femmes a été la reine Victoria.

J’avais toujours passionnément soutenu l’égalité des droits pour les femmes depuis que j’avais  lu, dans mon adolescence, les écrits de John Stuart Mill sur cette question. En ce temps-là j’ignorais encore le fait que ma mère avait milité pour la même cause à partir de 1860 environ. Il est peu de choses plus étonnantes que la rapide et totale victoire de cette cause d’un bout à l’autre du monde civilisé. Je suis heureux qu’une action à laquelle j’ai, pris part ait pour une fois aussi parfaitement réussi. »

Bertrand Russell, Autobiographie, p. 196 – 198

 

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