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Mes rares mais attentifs lecteurs se souviennent sûrement de Kyo-yû cet ermite chinois dont il a été question dans cet article où je suggérais un parallèle entre des anecdotes rapportées par Urabe Kenkô (Heures oisives XVIII) à propos d’ermites chinois et des anecdotes rapportées par Diogène-Laërce à propos de Diogène de Sinope (le cynique).
J’ai cherché à en savoir un peu plus sur ce Kyo-yû, pour voir jusqu’où le parallèle avec Diogène pouvait être poussé. Le premier problème à surmonter pour s’instruire à son sujet est celui de la multitude des transcriptions alphabétiques (Kyo-yû, Hiu-yeou, Xu You, Hsü Yu) de son nom (許由 en chinois). Comme Xu You semble être la transcription aujourd’hui utilisée par les spécialistes (et par le bref article qui lui est consacré sur le Wikipedia anglophone) je vais l’adopter pour la suite de cet article [1].

Xu You est ermite chinois légendaire qui est censé avoir vécu sous le règne du non moins légendaire empereur Yao (堯) soit vers 2300 avant notre ère. Il ne saurait donc être question de témoignages directs à son sujet, et les textes qui parlent de lui sont nettement postérieurs à l’époque à laquelle il est censé avoir vécu. Il est notamment question de Xu You chez le fameux philosophe taoïste Tschouang Tseu (Zhouangzi, IVe siècle av. JC) ainsi que dans le Shiji de l’historien Sima Qian (145 – 86 av. JC), pour me limiter aux sources disponibles en français [2].

Dans l’optique du parallèle entre Xu You et Diogène, l’histoire de la confrontation entre Xu You et l’empereur Yao ne pouvait que retenir mon attention. Il est en effet tentant de comparer cette légende avec la fameuse histoire de la rencontre d’Alexandre et Diogène. Y a-t-il entre les attitudes des deux sages envers le pouvoir la même ressemblance que celle que l’on pouvait observer entre leurs attitudes envers les biens matériels superflus? En fait la comparaison n’est pas aisée, car l’histoire de l’ermite Xu You et de l’empereur Yao connaît de multiples variantes et a fait l’objet d’une multitude d’interprétations de la part des lettrés chinois, de même qu’il existe en occident de multiples variantes et de multiples interprétations de l’histoire d’Alexandre et Diogène … cela ne m’empêchera pourtant pas de courir le risque de dire des sottises.

Considérons d’abord le noyau commun aux différentes versions de l’histoire de Xu You et l’empereur Yao : Yao propose à Xu You d’abdiquer en sa faveur et celui-ci refuse. Yao, on l’aura compris, est une figure de monarque sage et non de despote (Confucius lui fait gloire d’avoir choisi un ermite pour lui succéder plutôt que son propre fils), d’ailleurs c’est finalement un autre sage Shun qui succèdera à Yao après avoir accepté la proposition que Xu You aurait refusée.

Yao et Xu You

L’empereur Yao visitant Xu You (source)

Libre à chacun d’imaginer ce que Diogène aurait répondu à Alexandre si celui-ci lui avait proposé son empire. Libre à chacun d’imaginer la réaction d’Alexandre si Diogène lui avait répondu « donne moi ton empire » plutôt que « pousse-toi tu me fais de l’ombre », lorsqu’il lui a demandé « que puis-je faire pour toi? ». Cette deuxième supposition est d’ailleurs plus vraisemblable que la précédente : on imagine difficilement Alexandre proposant le pouvoir à Diogène, mais on peut plus facilement imaginer Diogène le lui réclamant, ne serait-ce qu’à titre de provocation, notamment si on se souvient d’une autre anecdote à propos de Diogène :

« Ménippe raconte comment, réduit en captivité et mis à vendre , Diogène se vit demander ce qu’il savait faire. « diriger des hommes », répondit-il. Et il ajouta, en parlant au crieur : « Annonce, quelqu’un veut il se procurer un maître? » […] Il dit à Xéniade qui venait de l’acheter « Tu devras m’obéir, même si je suis ton esclave, car mêmes esclaves, un médecin ou un pilote doivent se faire obéir. » »

Diogène Laërce,
Vies doctrines et sentences des philosophes illustres, VI,29

C’est l’occasion de souligner une différence notable entre Diogène et l’ermite chinois, c’est qu’il n’est justement pas un ermite : il ne s’est pas retiré dans la nature; la vie marginale qui est la sienne, il la mène au milieu des autres et bon nombre de ses comportements sont justement faits pour être vus …

On peut accessoirement comparer la démarche d’Alexandre et celle de Yao. Certes Alexandre va vers Diogène comme Yao est allé vers Xu You, et en un sens il reconnait la sagesse de Diogène puisqu’on lui prête d’avoir dit que s’il n’avait pas été Alexandre il aurait voulu être Diogène. Mais on peut supposer qu’il comprend aussi que cette sagesse n’est pas de celles qui peuvent guider l’exercice du pouvoir de l’Etat faute de reconnaître l’autorité de celui-ci (la remarque du paragraphe précédent suggère que cette sagesse n’est pourtant pas complètement extra-politique). On pourrait dire qu’ici Alexandre se montre plus « sage » que Yao dans son rapport au sage … Il est d’ailleurs amusant de noter que certains auteurs chinois qui rapportent l’histoire de Yao et Xu You sans la prendre au sérieux, font justement valoir l’inconséquence de Yao dans ce récit pour jeter le doute sur sa crédibilité :

– Est-il vrai que Xu You n’éprouva que honte lorsque Yao voulut lui céder l’Empire ?
– Cette histoire a été forgée par des gens qui aimaient la surenchère. En ce qui concerne Xu You, il suffit d’observer qu’il n’avait aucun désir de s’illustrer en son temps. Et si l’on comprend pleinement avec quelle gravité Yao abdiqua en faveur de Shun, alors il ne peut pas l’avoir fait aussi légèrement en faveur de Xu You.

Yang  Xiong (53 av. JC – 18 ap. JC),  Fayan cité par Béatrice Laridon dans son article L’ermite politique entre clair et obscur.

Mais revenons à l’histoire de Xu You. Dans certaines versions c’est après avoir refusé la proposition de Yao que Xu You se réfugie au pied du mont Ji au bord de la rivière Ying, mais dans d’autres versions il s’était déjà retiré et c’est là que Yao était venu le trouver. On peut aussi signaler que Xu You est parfois présenté comme ayant été le maître de Yao (auquel cas Xu You jouerait par rapport à Yao à la fois le rôle d’Aristote et celui de Diogène).

Pour ce qui est des paroles prononcées par Xu You pour expliquer son refus, je vous propose la version de Tschouang Tseu :

Yao, proposing to resign the throne to Xu You, said, ‘When the sun and moon have come forth, if the torches have not been put out, would it not be difficult for them to give light? When the seasonal rains are coming down, if we still keep watering the ground, will not our toil be labour lost for all the good it will do? Do you, Master, stand forth (as sovereign), and the kingdom will (at once) be well governed. If I still (continue to) preside over it, I must look on myself as vainly occupying the place – I beg to resign the throne to you.’ Xu You said, ‘You, Sir, govern the kingdom, and the kingdom is well governed. If I in these circumstances take your place, shall I not be doing so for the sake of the name? But the name is but the guest of the reality; shall I be playing the part of the guest? The tailor-bird makes its nest in the deep forest, but only uses a single branch; the mole drinks from the He, but only takes what fills its belly. Return and rest in being ruler – I will have nothing to do with the throne. Though the cook were not attending to his kitchen, the representative of the dead and the officer of prayer would not leave their cups and stands to take his place.’

Xuyou-and-Chaofu

Xu You se lavant les oreilles par Kanô Eitoku

 

Dans un développement particulièrement frappant de cette histoire, Xu You après avoir refusé l’offre de Yao va se laver les oreilles à la rivière comme si la proposition même d’exercer le pouvoir constituait un souillure suscitant le dégout du sage. Cette  réaction peut être comparée avec le « ôte-toi de mon soleil » adressé par Diogène à Alexandre : l’une exprime de la répulsion pour le pouvoir ou l’idée que la tentation du pouvoir est une menace pour la sagesse, tandis que l’autre exprime plutôt du mépris et de l’indifférence. Ce qui me pose problème dans l’interprétation de l’épisode du lavage d’oreille, c’est que l’esprit de cette réaction me paraît peu cohérent avec les paroles plutôt respectueuses par lesquelles Xu You est réputé avoir refusé la proposition de Yao.

Mais l’histoire de Xu You ne s’arrête pas à cet épisode : en aval de l’endroit où il se lave les oreilles, un autre ermite Chao Fu (巢父) est venu abreuver son bœuf, il prend Xu You a parti  :

[Chaofu] was pulling a calf along and was about to let it drink from the river when he saw [Xu] You rinsing his ears; he asked him the reason. [Xu You] answered, “Yao wanted to call upon me to become Chief of the Nine Divisions, and I was disgusted to hear his voice ; that is why I rinse my ears” Chaofu said, “if you had stayed on the highest mountain ridge or in the deepest valley, where men’s road do not reach, who would have been able to see you? It must be that you are still adrift, wanting to make yourself heard of and seeking a name and reputation for yourself. You are polluting [the water ] for my calf’s mouth.” And he pulled his calf away to let it drink further upstream’

Huangfu Mi, Gaoshi zhuan cité par Dominik Declercq dans Writing Against the State: Political Rhetorics in Third and Fourth Century China p. 395

Cho-Fu par Kano_Eitoku_009

Chao Fu conduisant son bœuf à la rivière.

 

(rouleau complémentaire du précédent)

 

Là encore il existe des variantes. Par exemple il est parfois affirmé que Chao Fu avait reçu et refusé la proposition de Yao avant Xu You. Il ya également des variations autour du thème du lavage d’oreilles  : selon une version, Chao Fu lui aussi va se laver les oreilles après avoir entendu le récit de Xu You, selon une autre c’est après avoir subi les remontrances de Chao Fu que Xu You va se laver les oreilles :

‘When Yao wanted to abdicate in favour of Xu you, [Xu] You told Chaofu. Chaofu said, “why did you not hide your shape and conceal your light ? As things are, you are my friend no more.” And he pounded his breast and descended [from his tree]. [Xu] You felt upset and ill at ease, and when he came to a pure and cold stream he rinsed his ears and wiped his eyes, saying “The words I heard just now have brought me to shame”. The he left, and to the end of their days they did not meet again’

Huangfu Mi, Gaoshi zhuan (voir citation précédente)

L’épisode du lavage d’oreille et la rencontre de Xu You et Chao Fu au bord de la rivière ont fait l’objet de multiples représentations picturales tant en Chine qu’au Japon (ce qui ne semble pas être le cas de la la confrontation entre Xu You  et Yao).

miroir Xu You Chao Fu

La confrontation de de Xu You avec Chao Fu soulève la question de la pureté de la sagesse de Xu You, son refus du pouvoir n’est-il pas dévoyé par la recherche de la gloire ? Je ne connais pas d’anecdotes à propos de Diogène qui soit un pendant exact de cet épisode, cependant la question de la pureté des motifs a aussi été soulevée à son sujet  :

« D’autres racontent par ailleurs que Diogène avait plutôt dit  [en foulant un tapis appartenant à Platon] : « Je foule au pied l’orgueil de Platon » et Platon aurait repris : « oui, avec un autre genre d’orgueil Diogène! »

Diogène Laërce, VI, 26

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Il est temps de conclure cet article, (même s’il y aurait encore beaucoup à lire sur le sujet), en donnant une apparence de portée philosophique à des recherches commencées dans un registre anecdotique. Pour celà, commençons par citer Michel Foucault :

 » L’Occident va être dominé par le grand mythe selon lequel la vérité n’appartient jamais au pouvoir politique, le pouvoir politique est aveugle, le véritable savoir est celui qu’on possède quand on est en contact avec les dieux, ou quand on se souvient des choses, quand on regarde le grand soleil éternel ou qu’on ouvre les yeux à ce qui s’est passé. Avec Platon commence un grand mythe occidental qu’il y a antinomie entre savoir et pouvoir. S’il y a savoir, il faut qu’il renonce au pouvoir. Là où savoir et science se trouve dans leur vérité pure, il ne peut plus y avoir de pouvoir politique. Ce grand mythe doit être liquidé. C’est ce mythe que Nietzsche a commencé à démolir en montrant que derrière toute connaissance, ce qui est en jeu c’est une lutte de pouvoir. »

Dits et écrits, éd. F. Gros, p. 447-448

La qualification de mythe, et la nécessité de démolir l’antinomie du savoir et du pouvoir, mériterait discussion, mais ce qui me paraît le plus douteux dans ces affirmations de Foucault, c’est le caractère strictement occidental de ce « mythe », car le lavage d’oreille de Xu You me semble exprimer une idée proche de celle que Foucault dénonce ici. Je crois que la figure du lettré reclus, dont Xu You constitue l’ancêtre mythique et qui a donné lieu à une abondante littérature  en Chine est digne de l’attention des foucaldiens (j’ignore s’ils s’y sont déjà intéressé).

Pour ce qui est de Diogène, j’ignore comment Foucault le situe par rapport à l’antinomie du savoir dont il attribue la paternité à Platon. Il faudrait semble-t-il que je lise Le courage de la vérité, pour en savoir plus).

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Ouvrages et articles consultés (gloire à Google Books!)

Béatrice L’Haridon, L’ermite politique entre clair et obscur

Dominik Declercq, Writing Against the State: Political Rhetorics in Third and Fourth Century China

Alan J. Berkowitz, Patterns of Disengagement: The Practice and Portrayal of Reclusion in Early medieval China

Bill Porter, Road to Heaven: Encounters with Chinese Hermits

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Ajout du 19 / 07 / 14

Pour ceux qui lisent l’espagnol je viens de découvrir un blog qui semble traiter le sujet de manière approfondie (je ne suis pas le premier à avoir pensé au parallèle avec Diogène!).

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[1] Hiu-Yeou est la graphie employée notamment dans la traduction française de Tschouang-Tseu chez Gallimard – connaissance de l’orient, elle est encore employée par Pascal Quignard dans La haine de la musique.

[2] Concernant Tschouang Tseu, Confucius et un certain nombre d’autres classiques chinois, je signale le site du Chinese text project (en anglais et chinois) qui est très pratique pour chercher dans les textes surtout par comparaison avec les éditions françaises qui – comme celles de Tschouang Tseu – ne disposent même pas d’un index des noms propres !

Une traduction française du Shiji est progressivement mise en ligne sur Wikisource (pour l’histoire qui nous occupe voir notamment le chapitre LXI de la première section).

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