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Aujourd’hui, un nouvel extrait de la correspondance entre Elias Canetti et Marie-Louise von Motesiczky, dans un genre assez différent du précédent.

Nous sommes en août 1961, Marie-Louise séjourne à Sils-Maria où elle côtoie Adorno, voici ce qu’elle écrit à Canetti [1] :

« Adorno est très partagé à propos de votre livre [ Masse et puissance, paru l’année précédente] mais a très envie de vous avoir à Francfort cet hiver. Il ne veut discuter de ses objections qu’avec vous. Il va de soi que je m’en suis tenue là, ce qui n’a bien sûr pas été mis au compte de mon ignorance, mais de mon tact particulier. Je crois que j’ai été très bien. Ce qui m’ennuie c’est que j’ai l’impression qu’il en va moins d’objections que de questions de priorité. […] J’ai aussi l’impression que Gretel joue là un rôle plus important (que ce qui lui revient), elle a condescendu à me dire que le livre contient des choses merveilleuses tant du point de vue de la langue que de la pensée, mais que certaines choses lui étaient connues, voire trop connues. »

Dans sa réponse Canetti commence par récuser la querelle de priorité avec Adorno :

« Ce que tu m’écris ne me plaît pas du tout. Il est naturellement possible que sur certains points, Adorno soit parvenu à des résultats semblables aux miens. Je n’en sais rien car je ne connais absolument pas ses ouvrages sociologiques. […] Mais je tiens pour tout à fait impossible qu’un homme aussi intelligent, s’il a vraiment lu mon livre, ne voie pas clairement que tout est entièrement de mon cru avec une cohérence qui ne doit rien à personne. Comme je voulais partir du début et réexaminer tout avec un regard neuf,  j’ai délibérément écarter toute littérature sociologique. »

Mais par la suite Canetti se déchaîne contre sa maîtresse d’une manière proprement ahurissante :

 » Nul ne le [l’originalité de sa démarche] sait mieux que toi, puisque tu m’as vu à l’œuvre pendant des décennies. J’espère seulement que ton « tact » ne va pas jusqu’à taire ce que tu sais fort bien.

Il est suffisamment triste qu’un an et demi après la publication de mon maître ouvrage, tu n’aies même pas une vue d’ensemble de son contenu. Il t’en aurait coûté certes un peu d’effort, toutefois moins qu’à la majorité des gens, toi qui a depuis des années, des décennies, entendu de ma bouche l’essentiel de mon argument.  Je me demande comment tu justifies devant toi-même une si incroyable paresse d’esprit. Tu as eu pour le faire tellement de temps! Tu t’es encombré l’esprit de tant de fadaises. N’aurais-tu pas préférer pouvoir aujourd’hui contrer une remarque comme celle de G. […]

Tu te trouves donc à présent dans l’intenable et humiliante situation de mener des conversations factices sur des choses qui te sont vaguement familières et que tu ne connais pourtant pas. Je ne t’envie pas. Mais indépendamment des retombées extérieures, c’est entre nous qu’apparaît une situation fausse. Je ne comprends pas ta résistance à cette lecture. Tu te risques à des choses d’une écriture bien plus difficile, mais toujours pour des raisons personnelles. Dois-je donc croire que des raisons personnelles t’empêchent de me lire? […]

Je crois qu’outre les autres gros problèmes qui ont pesé entre nous pendant des années et ont envenimé ma vie – et particulièrement par la suite, c’est cette fois le coup le plus grave que tu m’aies porté. Je ne le comprends pas et j’ai honte pour toi. Car en même temps tu te réjouis de succès extérieurs. […]    

L’étonnant, le renversant de tout cela, c’est que malgré tout je t’aime beaucoup. Mais j’ai peur, je crains que tu ne veuilles pas vraiment réparer tes torts. Comment une personne aussi sensible, aussi délicate que toi ne peut-elle sentir que tu fais naître un volcan de ressentiment en moi! Tu as encore le pouvoir de tout réparer en peignant et en me surprenant avec de nouveaux tableaux.   […]

Cette lettre te paraîtra peut-être méchante, elle n’est que sérieuse […].

    *

[1] Les passages cités sont tirés d’Amant sans adresse, p. 248 -252.

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