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Aujourd’hui un petit extrait de la correspondance entre Elias Canetti et Marie Louise von Motesiczky qui fut sa maîtresse (plus exactement une de ses maîtresses). Cette correspondance est publiée chez Albin Michel sous le titre Amant sans adresse Albin Michel – trad : Nicole Taubes)

Voici ce que Marie-Louise von Motesiczky écrit au cours d’une lettre qu’elle adresse à Canetti en août 1946 :

« Votre lettre est arrivée aujourd’hui ! Il m’a fallu une demi-heure pour la lire, tellement votre écriture est difficile et passionnante à déchiffrer pour moi. En fait, c’est agréable lorsqu’une lettre vous aborde ainsi comme à travers un brouillard. D’abord c’est un peu comme les « murs des lépreux » de Vinci où l’imagination fait apparaître toute sorte de choses – incroyable comme on peut, à première vue, se vexer ou se réjouir sur une fausse interprétation des mots. Si vous saviez tout ce que j’ai cru lire dans la première page ! Tout un monde de désirs et de craintes : des malentendus étayés sur une logique parfaite. »

Ce que Canetti commente dans sa réponse :

« Il faut que je t’écrives plus souvent pour que tu t’habitues à mon écriture ; pourtant, je ne suis pas mécontent qu’elle ait pour toi quelque étrangeté ; il n’est pas bon d’avoir une totale familiarité des choses, cela nous rend relâché et paresseux ; et je me réjouis à l’idée du mal que tu vas te donner avec ces lettres que je suis en train d’écrire ».

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Il est des contextes dans lesquels nous ne pouvons que nous réjouir d’être dispensés du déchiffrage d’une écriture manuscrite, mais les quelques lignes que je viens de citer nous rappellent qu’il y a aussi des contextes dans lesquels nous perdons quelque chose. Plaignons les nouvelles générations qui seront privées des interrogations excitantes sur la signification d’un deuxième « s » vestigial dans « je t’embrasse ».

Voilà une pièce à ajouter au dossier « ce qu’Internet a fait à la correspondance amoureuse » que j’avais évoqué il y a peu de temps.

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