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Comme les carpocrates dont il fut question précédemment, les phibionites sont un courant des premiers temps du christianisme qui fut accusé de se livrer à la débauche au nom d’une  interprétation dévoyée des textes sacrés.  Le problème, comme pour beaucoup de ces courants disparus, c’est qu’ils ne sont connus que par les témoignages de leurs adversaires dont l’objectivité est évidemment sujette à caution. La doctrine et les étranges rituels des phibionites nous sont connus grâce à Epiphane un évêque et théologien orthodoxe qui leur consacre le chapitre 26 de son Panarion (terme qui désigne un coffre à remèdes … entendons ici des remèdes contre les hérésies) dont le texte grec et une traduction anglaise sont disponibles en ligne.  Épiphane prétend d’ailleurs avoir été en contact en Égypte avec des membres de la secte : deux jeunes femmes qui auraient tenté de le séduire pour le convertir. Pour ce que j’ai compris, il n’aurait pas pour autant participé aux cérémonies dont voici le récit condensé par Bart Ehrman :

« Epiphane affirme que les phibionites se livrent à des fêtes somptueuses qui débutent par un salut très spécial : les hommes serrent la main des femmes, en leur caressant et en leur chatouillant secrètement la paume par en dessous (Panarion, 26, 4, 2). Sa description de ce rituel d’admission peut être délibérément ambiguë : il a été interprété à la fois comme un geste érotique, et comme un code destiné à alerter les membres de la présence d’un intrus. Mais les festivités ne commencent réellement que lorsque la compagnie est assise avec nourriture et boisson. Les couples mariés se séparent pour s’engager dans une liturgie de rapports sexuels, chacun avec un autre membre de la communauté (Panarion 26, 4, 4). L’union n’est pas destinée à aboutir cependant, car l’homme se retire avant l’orgasme. Le couple alors recueille la semence dans ses mains et l’avale ensemble en s’écriant : « Ceci est le corps du Christ » . Lorsque c’est possible le couple collecte aussi, et consomme, le sang menstruel de la femme, en disant, « ceci est le sang du Christ » (Panarion 26, 4, 5-8).  Si par hasard la femme tombe enceinte, on laisse le fœtus se développer jusqu’à ce que l’on puisse pratiquer un avortement manuel. Ensuite, affirme Epiphane, il est démembré, enrobé de miel et d’épices, et dévoré par la communauté comme un repas eucharistique spécial (Panarion, 26, 5, 4-6).

Les dirigeants du groupe qui sont parvenus à la perfection n’ont plus besoin de femmes pour ces réjouissances. Ils se livrent à des relations homosexuelles entre eux (Panarion 26, 11, 8). Par ailleurs, nous informe Epiphane, les adeptes pratiquent la masturbation sacrée. Ils peuvent alors consommer le corps du Christ dans l’intimité de leur propre chambre. »

      Bart Ehrman, Les christianismes disparus, p. 310

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La question de la crédibilité de ce récit semble diviser les spécialistes.  Bart Ehrman incline semble-t-il à penser que le récit d’Epiphane calomnie les phibionites pour les discréditer. Il ne conteste pas qu’Épiphane ait pu être en contact avec des membres de la secte mais il juge peu vraisemblable qu’il ait été informé de tels rituels alors qu’il n’était qu’un converti potentiel. Par ailleurs Ehrman fait valoir que la propension des auteurs orthodoxes à accuser à tort les sectes gnostiques d’immoralité est avérée dans le cas d’autres groupes que les phibionites : les textes retrouvés à Nag Hammadi attesteraient que des groupes accusés de perversion sexuelle prônaient en réalité l’ascétisme.

Ce qui semble le plus vraisemblable aux yeux d’Ehrman, c’est qu’Épiphane ait construit sa description des cérémonies phibionites pour qu’elle coïncide avec ce qu’il savait de leurs croyances théologiques, dont voici un bref aperçu :

« The phibionites believed that the purpose  of the work of the Christ was the restoration of the primordial unity of the universe. The creation of the world and the creation of man had divided and reduced the creator’s power, since everything in existence possesseed a spark of his power. Salvation, therefore, consisted of collecting his power, and leading it back to its original condition. the Gnostics identified divine power with the creative, or generating , substances of the male and female bodies, and they concluded that thier most sacred obligation was to physically collect these substances. […] For this reason they did not want to have any children, because procreating would only further divide the divine power. This was the reasoning behind the gruesome custom of interrupting accidental pregnancy and eating the unborn child. Rather than being a means of achieving sexual stimulation, it was a holy task for the phibionites, by wich the further scattering of the creator’s power was prevented. When they did this they were « co-workers with God » in the plan of salvation »

Stephen Benko, Pagan Rome and the Early Christians, p 68 – 69

Manifestement Steven Benko, à la différence d’Ehrman, accorde crédit au témoignage d’Epiphane et prend au sérieux les pratiques attribuées aux phibionites en tant que rituels religieux.

Un point qui mérite attention pour se faire une idée à ce sujet, ce sont les textes auxquels se référaient les phibionites – aux dires d’Épiphane – pour justifier leurs doctrines et leurs pratiques. Épiphane mentionne un certain nombre de textes sacrés de la secte phibionite : Le livre de Noria (Noria est censée avoir été la femme de Noé), l’Évangile d’Eve, le Livre de Seth, les Questions de Marie. Certains de ces  textes auraient servi à justifier les pratiques précédemment mentionnées :

[They] are not ashamed to say that our Savior and Lord himself, Jesus Christ, revealed this obscenity. For in the so-called “Greater Questions of Mary”—there are also “Lesser” ones forged by them—they claim that he reveals it to her after taking her aside on the mountain, praying, producing a woman from his side, beginning to have sex with her, and then partaking of his emission, if you please, to show that “Thus we must do, that we may live.” And when Mary was alarmed and fell to the ground, he raised her up and said to her, “O thou of little faith, wherefore didst thou doubt?”

Panarion, 26, 8, 1

Mais les phibionites semblent aussi s’être appuyés sur des interprétations – disons originales – de textes considérés comme canoniques par les orthodoxes. C’est évidemment le cas du verset fondant l’eucharistie dont on devine l’interprétation au vue de ce qui précède. : Jean 6,  53 : « Jésus leur dit: En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez son sang, vous n’avez point la vie en vous-mêmes. » (cf. Panarion, 26, 8, 4)

De même la masturbation et la consommation du sperme auraient été justifiées par un verset de l’Épître aux Éphésiens (cf. Panarion 26, 11, )

« qu’il travaille, en faisant de ses mains ce qui est bien, pour avoir de quoi donner à celui qui est dans le besoin. »

Épître aux Ephésiens, 4, 28

Certains textes de l’Ancien Testament auraient également fait l’objet d’interprétation surprenantes :

And when David says, “He shall be like a tree planted by the outgoings of water that will bring forth its fruit in due season,” they say he is speaking of the man’s dirt. “By the outgoing of water,” and, “that will bring forth his fruit,” means the emission at climax. And “Its leaf shall not fall off” means, “We do not allow it to fall to the ground, but eat it ourselves.”

Panarion 8, 7

And so as not to do more harm than good by making their prooftexts public, I am going to omit most of them—otherwise I would cite all their wicked sayings and go through them here.  When it says that Rahab put a scarlet thread in her window, this was not scarlet thread, they tell us, but the female organs. And the scarlet thread means the menstrual blood, and “Drink water from your cisterns” refers to the same.

Panarion, 26, 9, 1

Le premier texte fait référence aux Psaumes (1, 3), l’histoire de Rahab fait partie du livre de Josué (chapitre 2) et « bois les eaux de ta citerne » est tiré des Proverbes (5, 15)

Pour les amateurs de détail, je recommande un article de 1967 de Stephen Benko dans lequel il précise sur quelles altérations du texte et sur quels jeux entre sens propre et figuré reposent ces interprétations. Il signale au passage que les procédés employés par les phibionites dans l’interprétation du passage concernant Rahab ne sont pas très différents de ceux qu’employaient les orthodoxes lorsqu’ils s’efforçaient de trouver une annonce de la croix dans de multiples passages de l’Ancien Testament.

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Comme je l’ai signalé, Bart Ehrman, à la différence d’autres auteurs qui ont écrit sur le sujet, se montre sceptique envers le témoignage d’Épiphane à propos des cérémonies phibionites. Je me garderai bien de trancher entre les interprétations en présence. Il est vrai que le récit d’Épiphane est tellement énorme qu’il est tentant de croire à de la calomnie. D’un autre côté, je trouve quand même la position d’Ehrman inconfortable car il met en doute le témoignage d’Épiphane sur les pratiques des phibionites tout lui en concédant une connaissance de leur théologie et de leurs textes sacrés.

« Est-il possible qu’Epiphane ait découvert des descriptions de rituels phibionites dans les livres sacrés du groupe? Il connaît visiblement bien leur littérature. Dans son commentaire, il parle de plusieurs de leurs livres et cite certains de leurs enseignments. Mais il n’affirme jamais avoir trouvé dans ces écrits les pratiques orgiaques et cannibales du groupe. Ces livres ne peuvent guère avoir été des manuels pratiques »  

Les christianismes disparus, p. 313

Si la description des rituels est une construite à partir d’une connaissance effective des textes et de la théologie phibionite peut-elle être si calomnieuse que cela? Ehrman ne suggère pas du tout qu’Épiphane a inventé ces interprétations des textes bibliques qui sentent le stupre (d’ailleurs, s’il les avait inventé, c’est lui qui aurait eu l’esprit singulièrement mal tourné). Mais s’il n’a pas inventé les textes et les interprétations qui recommandent la consommation du sperme ou du sang menstruel pourquoi aurait-il « inventé » ces pratiques?