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Je reprend ma série d’articles inspirée par la lecture des Christianismes disparus de Bart Ehrman. La semaine dernière j’ai rapporté la version déconcertante de la crucifixion proposée par Basilide : Jésus aurait échappé à la crucifixion en échangeant son apparence avec celle de Simon de Cyrène que les romains avaient réquisitionné pour l’aider à porter la croix. Ainsi c’est Simon qui aurait été crucifié à la place de Jésus. Bien sûr, si on suppose Jésus doté des pouvoirs de changement d’apparence que lui prête Basilide, on est tenté de se demander pourquoi il ne les utilise pas pour échapper à la mort sans laisser un innocent être être sacrifié à sa place. Il faut croire que le Christ a trouvé l’histoire plus amusante comme cela ; c’est du moins ce que suggère Basilide qui imagine Jésus riant du bon tour ainsi joué à ses ennemis.

On peut donner à cette hypothèse de la mauvaise plaisanterie divine une forme encore plus ramassée, dans laquelle le pigeon n’est pas Simon de Cyrène mais Jésus lui même. Une telle version, comme celle de Basilide est bien sûr parfaitement hérétique. Elle suppose une forme particulière d’hérésie : le séparationisme. Face à la position qui s’est imposée comme l’orthodoxie : la thèse de Jésus vraiment Dieu et vraiment homme, il existait diverses thèses hérétiques : pour le docétisme Jésus était vraiment Dieu et n’avait qu’une apparence humaine ; pour les thèses adoptationistes Jésus était seulement un humain fils de Joseph et Marie mais il avait été adopté par Dieu ; la version séparationiste consistait à supposer que l’humain Jésus avait été « habité » par une entité divine qui serait entré en lui lors de son baptême mais qui l’aurait quitté lors de la crucifixion.

 » Irénée nous dit que l’Évangile de Marc était celui choisi par ceux qui « séparent Jésus du Christ » (Contre les hérétiques 3, 11, 7) Cela ne paraitra pas surprenant à ceux qui connaissent bien l’Évangile de Marc où il est dit que lors de scène du baptême, l’Esprit saint est entré « dans » Jésus (en grec; Marc 1, 10) ; et à la fin de sa vie, sur la croix, Jésus s’écrie « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? » – ou plus littéralement : « Pourquoi m’as tu laissé en arrière? » (Marc 15, 34). Nous savons que certains gnostiques interprétaient le verset comme indiquant que le Christ avait abandonné Jésus pour qu’il affronte la mort seul. L’Évangile gnostique de Philippe, par exemple, interprète les paroles de Jésus de cette manière: « C’est sur la croix qu’il prononça ces mots, car c’est là qu’il fut séparé » (v.68). Reconnaître l’interprétation du verset peut aider à expliquer pourquoi il fut modifié dans certains manuscrits, où au lieu de s’écrier : « Pourquoi m’as tu abandonné? » Jésus s’écrie : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi t’es- tu moqué de moi? »

Il s’agit d’une modification fascinante, en partie parce qu’elle correspond si bien à ce qui est arrivé dans un autre passage de Marc où tout le monde se moque de Jésus : les soldats, les deux criminels devant être crucifiés avec lui, les passants. Et ici à la fin, même Dieu se moque de lui. Cependant ce n’était pas ce que le texte original disait. Presque tous nos manuscrits préservent le texte qui nous est familier, à savoir la traduction correcte des mots araméens qui ont été cités dans le verset précédent :  » Eloï, Eloï, lama sabachtani? ». »

Bart Ehrman, Les christianismes disparus, p. 344- 345

Comme le séparationisme distingue Jésus (homme) et le Christ (Dieu qui habite temporairement Jésus) : il autorise une version dans laquelle c’est le Christ qui se moque de Jésus.

Je présume que ce dédoublement de Jésus et du Christ permet de faire l’économie du « détriplement » de Dieu en Père, Fils et Esprit qu’opère la conception orthodoxe. Ainsi le « Pourquoi m’as tu abandonné » qui, pour un séparationniste, est adressé par Jésus au Christ, est adressé, pour un orthodoxe, par le Fils au Père.  Bien sûr il n’est guère envisageable d’un point de vue orthodoxe de dire que le Père se moque du Fils ou qu’il lui a fait une bonne blague en l’envoyant se faire crucifier.  Ceci dit, si le Fils peut se croire abandonné du Père, pourquoi ne pourrait-il pas croire que le Père se moque de lui?

 

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