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« Juste avant mes seize ans on m’envoya chez un répétiteur, qui se trouvait alors à Old Southgate, spécialisé dans la préparation aux examens militaires. Il s’agissait, quant à moi, de me préparer à l’examen pour l’obtention d’une bourse au Trinity College de Cambridge. Presque tous les condisciples que je trouvai là se destinaient à l’Armée, à l’exception d’un ou deux « réprouvés », destinés à l’Eglise, Ils avaient tous entre dix-sept et dix-neuf ans, de sorte que j’étais de beaucoup le plus jeune. Ils étaient à l’âge où l’on commence à fréquenter les prostituées, et c’était leur principal sujet de conversation. Le plus admiré d’entre eux était un jeune homme qui se vantait d’avoir attrapé la syphilis et de s’en être guéri, ce qui lui conférait un grand prestige. Ils se réunissaient pour raconter des histoires graveleuses. Tout leur était prétexte à obscénité. […] Tout pénible qu’il m’avait été de renfermer en moi mes tourments relatifs au sexe, cette façon brutale de s’y référer me choquait profondément. Je devins par réaction très puritain et me persuadai que toute activité sexuelle sans amour digne de ce nom était abominable. Je me suis replié sur moi-même et j’ai vécu autant que possible à l’écart des autres, Mais j’étais la victime toute désignée pour leurs plaisanteries. Ainsi, je devais m’asseoir sur une chaise posée sur une table et chanter pour eux, dans cette position, l’unique chanson que je connaissais :

Le vieil Abraham est bien mort. / Il portait une vieille lévite / qui se boutonnait par devant / de haut en bas.
Mais il avait une autre lévite d’un type entièrement différent / qui se boutonnait par derrière / de bas en haut.

Je n’ai pas tardé à comprendre que ma seule chance d’échapper à leurs attentions était de feindre, en les subissant, une bonne humeur imperturbable. Après un trimestre ou deux arriva un autre souffre-douleur possédant cet attrait supplémentaire qu’il ne savait pas garder son sang-froid. Du coup, ils me laissèrent tranquille. Aussi bien je m’habituais, peu à peu, à leurs conversations ; bientôt elles cessèrent de me choquer. Mais, au fond, je restais extrêmement malheureux. Il y avait un sentier menant à travers champs à New Southgate, que j’aimais à parcourir seul, regardant le coucher du soleil et ruminant des idées de suicide. Si j’ai renoncé, de fait, à me suicider, c’est que je voulais en savoir davantage en mathématiques. Naturellement mes parents auraient été horrifiés s’ils avaient su le genre de conversations auxquelles je me trouvais mêlé, mais comme je faisais des progrès en mathématiques, je ne leur laissai rien soupçonner de la boîte, préférant, tout compte fait, y rester le temps nécessaire. »

Bertrand RUSSELL, Autobiographie, p. 43 -45

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Les mathématiques, une de ces nombreuses portes avant le bout du couloir.

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