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« La solitude des souffrances : comme il est étrange que nous en concevions si peu de rancune les uns envers les autres ».

Elias Canetti, Le collier de mouches, p. 73

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Cet aphorisme m’est revenu à l’esprit après avoir lu le texte que j’ai cité hier, dans lequel Russell raconte le bouleversement que représenta pour lui le malaise de Mrs Whitehead :

« Elle semblait coupée de tous et de tout par un véritable mur de souffrances, et l’isolement de chaque être humain dont je pris soudain conscience me bouleversa. »

A la réflexion, je ne suis pas sûr que les textes de Russell et Canetti parlent exactement du même phénomène mais je ne suis pas sûr non plus que la limite entre les deux soit parfaitement nette. L’isolement dont Russell prend conscience ne me semble pas consister en une indifférence ou un absence d’empathie de la part de l’entourage (au contraire le fait que Mrs Whitehead soit coupée des autres par sa souffrance ressort d’autant plus fortement que les autres sont sensibles à cette souffrance) en conséquence il n’y aurait pas lieu ici de reprocher aux autres l’isolement de la personne qui souffre. En revanche la solitude dont parle Canetti  est  une solitude dont l’homme souffrant pourrait faire grief aux autres  ce qui suggère un manque d’empathie ou de sollicitude de leur part. Pour illustrer la situation dont parle Canetti on peut évoquer La  mort d’Ivan Ilitch de Tolstoï [1] :

« Comment cela arriva au cours du troisième mois de la maladie d’Ivan Ilitch on ne saurait le dire, car cela se fit peu à peu, mais il advînt, sans qu’on le remarquât, que sa femme, sa fille, son fils, les domestiques, les amis, les médecins, et tout particulièrement Ivan Ilitch lui-même, comprirent que tout l’intérêt de sa situation pour les autres se réduisait à savoir quand il ferait enfin place nette quand ils débarrasserait les vivants de la gêne que sa présence occasionnait et se délivrerait lui-même de ses souffrances »

On peut également penser à la scène de Vivre (生きる – Ikiru) de Kurozawa [2] dans laquelle le personnage principal rentrant chez lui après avoir appris qu’il a un cancer de l’estomac incurable entend son fils et sa belle-fille anticiper l’héritage [à partir de la 19e minute de la vidéo ci-dessous].

Il me semble que l’aphorisme de Canetti exprime l’étonnement de celui qui, se découvrant honteux de son attitude envers la souffrance des autres, s’étonne de ne pas avoir reçu les imprécations qu’il a conscience d’avoir mérité. Que peut-on répondre à la question qu’il soulève ? Comment comprendre que ceux qui souffrent ne tiennent pas davantage rancune aux autres de leur solitude?

Je présume qu’on peut invoquer une forme de sagesse consistant à ne pas ajouter une nouvelle souffrance (celle du ressentiment) à la souffrance initialement ressentie. Peut-être aussi certains s’interdisent-ils de reprocher aux autres d’avoir, face à leur souffrance, l’attitude qu’ils ont eux-mêmes conscience d’avoir eu face à la souffrance d’autrui. De manière connexe on pourrait considérer que ceux qui n’ont  pas besoin d’avoir eux même souffert pour se mettre à la place de ceux qui souffrent sont particulièrement digne d’admiration. Dans La mort d’Ivan Ilitch c’est dans l’imminence de la mort qu’Ivan Ilitch se libère de la rancune envers ses proches. Il me semble qu’il y a comme un retournement par lequel, se mettant à leur place, il se libère de la tentation de leur reprocher leur impuissance à se mettre à sa place.

  « Oui je les tourmente, pensa-t-il. Ils ont pitié de moi ;  mais il vaut mieux pour eux que je meure. » Il voulut le leur dire, mais n’en eut pas la force. « D’ailleurs, pourquoi parler? songea-t-il. Il faut le faire. » Il indiqua du regard son fils à sa femme et dit :

– Emmène le … j’ai pitié … de toi aussi .

Il voulut encore ajouter : « pardonne! » mais dit « laisse-passer », et, incapable de se reprendre, il fit un signe de la main, sachant qu’il serait compris par celui qui devait le comprendre.

Et brusquement, il sentit clairement que ce qui le tourmentait et l’oppressait se dissipait, s’écoulait hors de lui de tous les côtés à la fois. Il a pitié d’eux, il ne faut plus les faire souffrir. Il faut les délivrer et se délivrer soi-même de leurs tourments. « Comme c’est bien et comme c’est simple ! » Songea-t-il.

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J’espère ne pas avoir écrit trop de sottises par manque de connaissance ou de réflexion. Si c’est le cas j’espère qu’il se trouvera quelqu’un pour me corriger.

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[1] Je cite la traduction de Boris Schloezer chez Stock. le premier passage cité se trouve p. 85 le second p. 127.

Si j’ai mis un lien vers l’article Wikipedia en anglais plutôt qu’en français, ce n’est pas – pour une fois – par snobisme mais parce que, dans la liste des personnages, l’article français oublie de citer  le serviteur Guérassim dont le dévouement à Ivan Ilitch contraste avec l’attitude de la famille et des amis.

[2] L’article de Wikipedia en anglais sur le film affirme qu’il est inspiré par la La mort d’Ivan Ilitch …  je crois qu’on peut préciser « très librement inspiré ».

Je me souviens que c’est grâce au blog de de Phersu que j’ai entendu parler de ce film et que j’ai eu envie de le voir. Si un jour, Phersu passe par ici, qu’il en soit remercié.