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Confronté à la demande d’une personne unanime de continuer à traiter de l’approche utilitariste de la misère sexuelle, je me suis souvenu d’un texte propre à nourrir notre réflexion sur le sujet. Il s’agit de l’abstract [1] d’un article de Tim Wadsworth intitulé Sex and the Pursuit of Happiness: How Other People’s Sex Lives are Related to our Sense of Well-Being.

A growing literature suggests that income, marriage, friendship, sex, and a variety of other factors influence self-reported happiness. Why these characteristics matter has been less examined. Scholars have recently demonstrated that part of the effect of income is relative. More income makes people happier, in part, because it sets them above their peers. Until now, the role of relative comparison in the study of happiness has been limited to income. The current work extends this focus to another activity—sex. Using GSS data, I examine how respondents’ frequency of sex, as well as the average sexual frequency of their cohort, influences their happiness. The findings suggest that happiness is positively correlated with their own sexual frequency, but inversely correlated with the sexual frequency of others.

L’idée que la satisfaction que nous procure ce que nous avons dépend, au moins en partie [2], de ce qu’ont les autres autour de nous, n’est pas spécialement nouvelle ou originale : il existe un texte assez célèbre de Marx à ce sujet :

« Qu’une maison soit grande ou petite, tant que les maisons d’alentour ont la même taille, elle satisfait à tout ce que, socialement, on demande à un lieu d’habitation. Mais qu’un palais vienne s’élever à côté d’elle, et voilà que la petite maison se recroqueville pour n’être plus qu’une hutte ».

Travail salarié et capital, chap. IV

Le fait de découvrir que cette idée s’applique aussi à la sexualité n’est guère surprenant non plus : on conçoit que la fréquentation de personnes plus comblées que nous en la matière nuise à notre bien être (en nous faisant ressentir que nous n’avons pas tout ce que nous pourrions espérer) et qu’ inversement la fréquentation de frustrés contribue positivement à notre bonheur (en rehaussant l’image que nous nous faisons de ce que nous avons).

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Mais quelles implications pratiques de telles observations devraient-elles avoir pour un utilitariste soucieux de maximiser le bonheur collectif?

Pour commencer je dois avouer les lacunes de mes lectures à ce sujet. Je me souviens vaguement que la place à accorder au phénomène de l’envie dans la définition des critères de la justice sociale a été sérieusement discutée. Je ne suis pas sûr que le phénomène du besoin de faire envie ait été aussi précisément étudié et pris en compte [3].

Sous réserve d’être contredit par des personnes plus expertes sur le sujet, il me semble que les observations selon lesquelles la fréquentation de personnes moins comblées contribue positivement au bien être peuvent conduire à conclure qu’il ne faut pas éradiquer complètement la misère sexuelle (le même raisonnement vaudrait d’ailleurs pour les autres formes de misère). On peut en effet envisager que l’insatisfaction d’un frustré soit plus que compensée, dans le bilan global du bien être, par ses contributions indirectes au bonheur des autres. Il semble pour cela nécessaire que notre frustré ait beaucoup d’amis – ou du moins de relations – que le spectacle de sa misère rassérène.

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[1] Je n’ai pas lu l’article lui même et je n’ai pas l’intention de payer pour pouvoir le faire mais je m’exprimerai sans vergogne comme si j’en connaissais le contenu. Si un visiteur y a accès, je suis quand même intéressé!

[2] Lorsque la satisfaction que procure un bien réside essentiellement dans le fait d’en avoir plus que les autres les économistes parlent de bien positionnel. A ce sujet je vous recommande cette illustration amusante.

[3] A défaut de me prononcer sur une littérature que j’ignore [4], il me semble quand même que, dans la vie courante, ceux qui pestent contre l’envie oublient souvent de faire le même sort au désir de faire envie qui n’est guère plus à l’honneur de la nature humaine. Il est vrai que ceux qui dénoncent l’envie des autres sont parfois ceux qui cherchent à la susciter.

[4] Le premier qui me recommande la lecture de René Girard sera condamné à lire le démontage en règle opéré par René Pommier (voir aussi chez Stalker).