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Comme vous avez été sages [1], je vais tenir ma promesse de vendredi dernier et continuer à partager ma lecture des Christianismes disparus de Bart Ehrman.

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Ehrman consacre également un chapitre à un  texte étonnant : une lettre attribuée à Clément d’Alexandrie un père de l’Eglise (donc une référence « orthodoxe ») du IIe – IIIe siècle. Une part importante du chapitre porte sur les conditions de découverte du texte et sur la discussion de son authenticité (pour faire simple : la question est de savoir si le texte ne serait pas un faux forgé par son « découvreur »). Cet aspect est tout à fait passionnant, mais il  me parait impossible de vous le résumer sans le dénaturer. Je ne peux que vous recommander le bouquin de Bart Ehrman si vous voulez en savoir plus. Je peux juste vous préciser que l’auteur semble pencher pour l’hypothèse d’un faux mais qu’il se garde de l’affirmer (il conclut plaisamment en disant qu’il suffirait qu’il tranche en ce sens pour pour qu’une preuve du contraire soit découverte).

Je ferai abstraction de la question de l’authenticité de ce texte attribué à Clément d’Alexandrie et je me contenterai de résumer ce qu’Ehrman restitue de son contenu qui est, lui aussi, très intéressant.

Le document en question est donc une lettre qui aurait été adressée par Clément d’Alexandrie à un inconnu nommé Théodore en réponse à des questions que celui ci aurait posé (dans une lettre que nous n’avons pas) à propos d’une secte chrétienne fondée par Carpocrate (et désignée de ce fait comme la secte des carpocrates).

Les carpocrates sont accusés par les auteurs chrétiens « orthodoxes » d’avoir pratiqués des orgies sexuelles au nom de la religion. Irénée (un de leurs accusateurs) leur attribue une doctrine très étonnante en justification de ces pratiques. Je cite le compte rendu qu’en fait Ehrmann :

« les carpocrates enseignaient une étrange doctrine de la réincarnation, selon laquelle l’âme devait être successivement enfermée dans les corps humains jusqu’à ce qu’elle ait fait l’expérience de tout ce qu’un corps pouvait ressentir, après quoi elle pouvait être relâchée. La manière d’assurer une libération rapide était donc de permettre au corps de participer à toutes sortes de débauches. »

Dans sa lettre à Théodore Clément explique que les carpocrates s’appuient sur une version falsifiée de l’Evangile de Marc mais il apporte au sujet de cet Evangile une information complémentaire importante  qui n’est, semble-t-il, corroborée par aucun autre texte (ce qui rend la question de l’authenticité du document d’autant plus cruciale). Je cite Ehrman :

« Clément indique que Marc avait écrit un récit du ministère public de Jésus fondé sur ses relations avec l’apôtre Pierre à Rome ; dans son évangile, cependant, Marc se rendit à Alexandrie et là composa un second « évangile plus spirituel » pour ceux qui étaient spirituellement plus avancés ».

C’est cet « évangile plus spirituel » que Carpocrate aurait falsifié et interprété dans un sens favorable à la débauche. Clément cite alors deux passages de ce supposé évangile ésotérique dans sa version non falsifiée (là encore, il n’existe pas d’autres sources corroborant la lettre attribuée à Clément).  Nous voici (enfin) au point où je voulais en venir. Le premier passage de l’évangile spirituel cité par Clément est censé se situer à la suite du verset 34 du chapitre 10 de l’Evangile (canonique) de Marc, le voici:

« Ils arrivèrent à Béthanie, et une femme se trouvait là dont le frère venait de mourir. Elle vint et se prosterna devant Jésus, lui disant: « Fils de Dieu, aie pitié de moi. » Mais ses disciples la repoussèrent. Jésus se mit en colère et se rendit avec elle au jardin où se trouvait la tombe. 

Immédiatement une voix puissante s’éleva de la tombe. Jésus s’approcha et fit rouler la pierre dégageant  l’entrée du tombeau. Immédiatement il entra là où se trouvait le jeune homme étendit sa main et le fit se lever en saisissant sa main. Le jeune homme la regarda intensément et l’aima ; et il commença à le supplier de pouvoir l’accompagner. Lorsqu’ils sortirent du tombeau ils allèrent à la maison du jeune homme, car il était riche.

Et après six jours, Jésus lui donna un ordre. Et quand ce fut le soir, le jeune homme vint à lui, portant un vêtement de lin sur son corps nu. Il resta avec lui cette nuit là, car Jésus lui enseignait les mystères du royaume de Dieu. Quand il partit de là, il retourna sur l’autre rive du Jourdain. « 

Si ce texte a des ressemblances avec d’autres textes des évangiles canoniques, il a cependant frappé les interprètes – et en premier lieu son découvreur Morton Smith – par la tonalité homoérotique de certains passages. On peut bien sûr objecter que ce sont ces interprètes contemporains qui projettent des sous-entendus sur un texte très innocent (qu’il soit authentique ou non). Mais les commentaires que fait Clément dans la lettre suggèrent que les falsifications qu’il impute à Carpocrate allaient dans les sens de ce genre de sous-entendu (la version carpocratique de l’évangile de Marc aurait contenu des expressions comme « homme nu avec homme nu »).

Pour finir, je ne peux pas résister à la tentation de vous révéler l’interprétation que le découvreur du texte en donnait. Non seulement il soutenait que le document (la lettre de Clément) était authentique mais encore que la citation de l’évangile « secret » de Marc nous renseignait sur les pratiques (peu orthodoxes) du Jésus historique :

« Le texte de l’évangile secret indique que ce jeune homme passa la nuit entière avec Jésus à être initié au Royaume de Dieu. Smith [le découvreur du texte] pense que ceci comporte une information historique sur Jésus : celui que Jésus baptisait expérimentait une union spirituelle avec lui qui impliquait un voyage visionnaire, magique, avec lui au Royaume de Dieu […] Bien sûr « la libération de la Loi peut avoir résulté de l’achèvement de l’union spirituelle par l’union physique ». En d’autres mots, lorsque Jésus baptisait un homme, leur union spirituelle culminait en accouplement physique ».

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Ce qui est bien pour ceux qui fantasment sur un complot gay au sein de l’Église, c’est que ce texte pourrait alimenter leur paranoïa qu’il soit authentique ou que ce soit un faux. Soit la lettre de Clément est un faux et dans cas elle est « forcément  » l’œuvre d’un membre du complot gay. Soit elle est authentique et alors elle suggère que ce complot remonte aux premiers temps du christianisme. Cette dernière interprétation pourrait d’ailleurs plaire à ceux qui voient dans tout courant idéologique déviant par rapport au catholicisme pré-Vatican II, une émanation de la gnose des premier siècles du christianisme (sur ce dernier point, je recommande l’excellente série d’articles sur le blog de Pierre Schneider).

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[1] Promis, demain j’arrête de faire semblant de croire que j’ai des lecteurs (à moins, bien sûr, que cette série de billets où il est question de sexe ne parvienne à étendre mon lectorat).

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