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A défaut de pouvoir citer des philosophes utilitaristes ayant expliqué comment traiter le problème de la misère sexuelle, je peux quand même compléter mon propos d’hier avec un extrait de Nous autres [1] de Ievgueni Zamiatine qui aborde le problème de manière frappante.

Nous autres, écrit en 1920, est, à ma connaissance, la première des dystopies  mettant en scène un état totalitaire. Le héros de Nous autres, est D-503, un citoyen de l’Etat unique. L’idéologie de cet Etat unique est clairement utilitariste (mais le terme n’est pas utilisé) : il s’agit de maximiser le bien être. Mais cet utilitarisme, à la différence de celui de John Stuart Mill, ne se concilie pas avec le libéralisme, bien au contraire. Dans l’État unique, la liberté n’est pas vue comme une condition essentielle du bonheur mais comme une source de chaos et un obstacle à la maximisation du bonheur … heureusement que l’État est là pour rationaliser l’organisation de la société en vue du plus grand bonheur. C’est ce qu’explique D-503  dans ce passage du chapitre III.

Tous les matins, avec une exactitude de machines, à la même heure et à la même minute, nous, des millions, nous nous levons comme un seul numéro. A la même heure et à la même minute, nous, des millions à la fois, nous commençons notre travail et le finissons avec le même ensemble. Fondus en un seul corps aux millions de mains, nous portons la cuiller à la bouche à la seconde fixée par les Tables ; tous, au même instant, nous allons nous promener nous nous rendons à l’auditorium à la salle des exercices de Taylor, nous nous abandonnons au sommeil…
Je serai franc nous n’avons pas encore résolu le problème du bonheur d’une façon tout à fait précise. Deux fois par jour, aux heures fixées par les Tables, de seize à dix-sept heures et de vingt et une à vingt-deux heures, notre puissant et unique organisme se divise en cellules séparées. Ce sont les Heures Personnelles. A ces heures, certains ont baissé sagement les rideaux de leurs chambres, d’autres parcourent posément le boulevard en marchant au rythme des cuivres, d’autres encore sont assis à leur table, comme moi actuellement.
[…]
J’ai eu l’occasion de lire et d’entendre beaucoup d’histoires incroyables sur les temps où les hommes vivaient encore en liberté, c’est-à-dire dans un état inorganisé et sauvage. Ce qui m’a toujours paru le plus invraisemblable est ceci : comment le gouvernement d’alors, tout primitif qu’il ait été, a-t-il pu permettre aux gens de vivre sans une règle analogue à nos Tables, sans promenades obligatoires, sans avoir fixé d’heures exactes pour les repos! On se levait et on se couchait quand l’envie vous en prenait, et quelques historiens prétendent même que les rues étaient éclairées toute la nuit et que toute la nuit on y circulait.
C’est une chose que je ne puis comprendre. Quelque trouble qu’ait été leur raison, les gens ne devaient pourtant pas être sans s’apercevoir qu’une vie semblable était un véritable assassinat de toute la population, un assassinat lent qui se prolongeait de jour en jour. L’État (par un sentiment d’humanité) avait interdit le meurtre d’un seul individu, mais n’avait pas interdit le meurtre progressif de millions d’individus. Il était criminel de tuer une personne, c’est-à-dire de diminuer de cinquante ans la somme des vies humaines, mais il n’était pas criminel de diminuer la somme des vies humaines de cinquante millions d’années. Cela prête au rire. N’importe lequel de nos numéros de dix ans est capable en trente secondes de comprendre ce problème de morale mathématique, alors que tous leurs Kant réunis ne le pouvaient pas: aucun d’eux n’avait jamais pensé à établir un système d’éthique scientifique, basé sur les opérations d’arithmétique.
N’est-il pas absurde que le gouvernement d’alors, puisqu’il avait le toupet de s’appeler ainsi, ait pu laisser la vie sexuelle sans contrôle? N’importe qui, quand ça lui prenait… C’était une vie absolument a-scientifique et bestiale. Les gens produisaient des enfants à l’aveuglette, comme des animaux. N’est-il pas extraordinaire que, pratiquant le jardinage, l’élevage des volailles, la pisciculture (nous savons de source sûre qu’ils connaissaient ces sciences), ils n’aient pas su s’élever logiquement jusqu’à la dernière marche de cet escalier: la puériculture. Ils n’ont jamais pensé à ce que nous appelons les Normes Maternelle et Paternelle.

Au chapitre V, D-503 nous explique comment est organisée la vie sexuelle dans l’État unique.

Voilà, un des sages de l’antiquité, sans doute par hasard, a dit une parole intelligente: « L’Amour et la Faim mènent le monde. » Par conséquent, pour mener le monde, l’homme doit dominer ces deux souverains. Nos ancêtres ont à grand- peine vaincu la Faim; je parle de la grande Guerre de Deux Cents ans, de la guerre entre la ville et la campagne. Les sauvages paysans, sans doute par préjugé religieux, tenaient beaucoup à leur « pain ».
Cependant, la nourriture naphtée que nous consommons actuellement a été inventée trente-cinq ans avant la fondation de 1’Etat Unique, ce qui eut pour effet de réduire la population du globe aux deux dixièmes de ce qu’elle était. Le visage de la terre, nettoyé d’une saleté millénaire, prit un éclat remarquable et les survivants goûtèrent le bonheur dans les palais de l’Etat Unique.
N’est-il pas évident que la félicité et l’envie ne sont que le numérateur et le dénominateur de cette fraction que l’on appelle le bonheur? Quel sens auraient les innombrables sacrifices de la Guerre de Deux Cents ans si l’envie existait toujours? Malgré tout, elle existe toujours dans une certaine mesure, car il y a encore des nez en forme de « bouton » et des nez « classiques » (c’était le thème de notre conversation au cours d’une promenade); certains ont un grand succès en amour, d’autres, point.
Après avoir vaincu la Faim (ce qui, algébriquement, nous assure la totalité des biens physiques), l’État Unique mena une campagne contre l’autre souverain du monde, contre l’Amour. Cet élément fut enfin vaincu, c’est-à-dire qu’il fut organisé, mathématisé, et, il y a environ neuf cents ans, notre « Lex Sexualis » fut proclamée: « N’importe quel numéro a le droit d’utiliser n’importe quel autre numéro à des fins sexuelles. »
Le reste n’est plus qu’une question de technique. Chacun est soigneusement examiné dans les laboratoires du Bureau Sexuel. On détermine avec précision le nombre des hormones de votre sang et on établit pour vous un tableau de jours sexuels. Vous faites ensuite une demande, dans laquelle vous déclarez vouloir utiliser tel numéro, ou tels numéros. On vous délivre un petit carnet rose à souches c’est tout.
Il est évident que les raisons d’envier le prochain ont dis paru. Le dénominateur de la fraction du bonheur a été annulé et la fraction est devenu infinie. Ce qui, pour les anciens, était une source inépuisable de tragédies ineptes, a été transformé par nous en une fonction harmonieuse et agréablement utile à l’organisme. Il en est de même pour le sommeil, le travail physique, l’alimentation, etc. Vous voyez combien la grande force de la raison purifie tout ce qu’elle touche. Oh! lecteurs inconnus, si vous pouviez connaître cette force divine, si vous appreniez à la suivre jusqu’au bout!…

Je regrette un peu que nous n’ayons pas plus d’informations sur ce que D-503 désigne comme une simple question technique : quelles procédures sont appliquées pour gérer la concentration des demandes sur certains « numéros » … y a-t-il un système de points comme pour les mutations dans l’Éducation nationale? une demande à laquelle correspond une demande réciproque est elle prioritaire sur ses concurrentes visant le même « numéro »? Je suis sûr qu’il y aurait de nombreux développements amusants à imaginer sur la base de ces problèmes techniques.

Je voudrais, pour finir, faire remarquer que la gestion de la sexualité par l’État unique ne supprime pas complètement la liberté puisqu’il ne décide pas de l’appariement sexuel des individus complètement indépendamment de leurs désirs (ce qui devrait être le cas si la composante eugéniste de cette dystopie était plus marquée). Il opère les appariement sur la base des demandes formulées par les individus. Les individus ont la liberté de demander (bien-sûr toutes leurs demandes ne pourront pas être satisfaites) en revanche ils n’ont pas la liberté de refuser une demande – validée par l’État –  dont ils font l’objet.

[1] L’ouvrage, publié chez Gallimard – L’imaginaire, est traduit du russe par B. Cauvet-Duhamel

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