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« Ceux qui ne se rétractent jamais s’aiment plus que la vérité »

Joseph Joubert, 2 août 1806, Carnets II p. 138

« Le but de la dispute et de la discussion, ne doit pas être la victoire mais l’amélioration »

11 août 1813, p.393

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Pour réfléchir à la relation entre ces deux aphorismes, je me propose de faire un détour par le grand inspirateur de Joubert : Platon. Il me semble, en effet, que l’on peut rapprocher ces deux aphorismes d’un passage fameux du Gorgias consacré à l’art du dialogue :

Socrate« De quelle sorte suis-je donc? Je suis de ceux qui ont plaisir à être réfutés, s’ils disent quelque chose de faux, et qui ont plaisir aussi à réfuter les autres, quand ils avancent quelque chose d’inexact, mais qui n’aiment pas moins à être réfutés qu’à réfuter. Je tiens en effet qu’il y a plus à gagner à être réfuté, parce qu’il est bien plus avantageux d’être soi-même délivré du plus grand des maux que d’en délivrer autrui. »

PLATON, Gorgias [458b]
trad. E. Chambry

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Le second des aphorismes de Joubert est parfaitement en phase avec la conception socratique du dialogue : le but n’est pas d’avoir le dernier mot mais de découvrir la vérité, quitte à devoir renoncer à certaines opinions.

En revanche, le premier aphorisme ne coïncide peut-être pas aussi parfaitement avec la position socratique. En effet, pour Socrate, s’il faut accepter d’être réfuté, ce n’est pas parce qu’il faut préférer la vérité à soi-même, mais c’est parce qu’il est meilleur pour soi d’être libéré d’une erreur que d’y demeurer. Ainsi l’opposition entre  l’amour de soi et l’amour de la vérité ne serait qu’une apparence et la préférence pour la vérité serait, en réalité, comme une continuation de l’amour de soi par d’autres (meilleurs) moyens. Ce qu’il faudrait reprocher à ceux qui « ne se rétractent jamais » c’est de se méprendre sur leur véritable intérêt (on peut voir là une variation sur le thème : nul n’est méchant volontairement). L’amour de la vérité exigerait moins un sacrifice de l’amour de soi que le déplacement de son lieu d’investissement (la question ne serait pas de savoir si on s’aime ou non mais de savoir ce qu’on aime en soi-même et ce qui mérite le plus d’être aimé).

On pourrait d’ailleurs faire valoir que l’opposition de la « victoire » et de « l’amélioration » dans le second aphorisme pourrait être surmontée comme peut l’être l’opposition de l’amour de soi et de l’amour de la vérité dans le premier. Il suffit pour cela de soutenir que l’amélioration est elle même une sorte de victoire – une victoire sur soi-même et non sur les autres – et que c’est une victoire de plus grande valeur. Reste bien sûr à savoir comment prouver cette dernière proposition.

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