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« S’enseigner et s’éprouver soi-même est une aussi périlleuse chose, et aussi commode que de se raser tout seul ; chacun devrait l’apprendre à un certain age, de crainte de devenir un jour la victime d’un rasoir mal dirigé. »

G.C. Lichtenberg, Le miroir de l’âme [B 279] p.154

« […] Selon moi, on doit répondre à la question :  » Doit-on philosopher par soi-même? » comme à la question : »Doit-on se raser tout seul ». Si quelqu’un me faisait une telle question, je répondrais que, si on le peut, c’est une excellente chose. Je rappelle toute fois que, si l’on tache d’apprendre le second par soi-même, on ne fait  cependant point le premier essai sous la gorge. Agis comme les plus sages l’ont fait avant toi, et n’inaugure pas tes exercices philosophiques dans ces régions où une erreur peut te livrer aux mains du bourreau.[…] »

Le miroir de l’âme [C 142]  p. 177

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Avant de nous intéresser à la comparaison entre la pensée et le rasage, notons que de nombreux autres textes de Lichtenberg qui ne font pas usage de cette comparaison défendent la même idée : l’importance de penser par soi-même. J’en ai déjà cité certains : ceux qui critiquent l’excès de lectures. L’érudition est en effet opposée par Lichtenberg, comme elle l’était par Descartes, à la véritable science capable de faire des découvertes :

« Étudier sans but, pour simplement pouvoir dire ce que d’autres ont fait, c’est là des sciences la dernière, et de pareilles gens sont autant des savants, que des registres sont des livres. Être homme ne signifie point seulement savoir, mais faire pour la postérité ce que les temps passés firent pour nous.  ne dois-je donc tirer de ma vie et de l’étude des sciences rien d’autre que ce qui fut déjà découvert? Certes, ce qui importe on peut le dire deux fois et l’on ne sera point pris en fâcherie pourvu que le vêtement soit neuf. Si tu as pensé par toi-même, la trouvaille d’une chose découverte déjà portera du moins le sceau de la singularité ».
[D 255] p.214

La convergence des textes de Lichtenberg avec Qu’est-ce que les Lumières? de son contemporain Kant, ne relève, bien entendu, pas du hasard. La question du danger qu’il y aurait à penser par soi-même est évoquée par Kant à travers une autre métaphore que celle du rasage, celle de la marche :

« Que la plupart des hommes finissent par considérer le pas qui conduit vers sa majorité, et qui est en soi pénible, également comme très dangereux, c’est ce à quoi ne manquent pas de s’employer ces tuteurs qui, par bonté, ont assumé la tâche de veiller sur eux. Après avoir rendu tout d’abord stupide leur bétail domestique, et soigneusement pris garde que ces paisibles créatures ne puissent oser faire le moindre pas hors du parc où ils les ont enfermées, ils leur montrent ensuite le danger qu’il y aurait à essayer de marcher tout seul. Or le danger n’est sans doute pas si grand que cela, étant donné que quelques chutes finiraient bien par leur apprendre à marcher ; mais l’exemple d’un tel accident rend malgré tout timide et fait généralement reculer devant toute autre tentative. »

trad. de Wismann

On peut également effectuer un parallèle avec une autre métaphore employée, elle, par Descartes dans un texte tout aussi fameux que le précédent tiré de la Lettre préface des Principes de philosophie:

« c’est proprement avoir les yeux fermés sans tacher jamais de les ouvrir que de vivre sans philosopher »

Cette image est reprise de manière plus développée par Malebranche dans la Recherche de la vérité :

« Il est assez difficile de comprendre, comment il se peut faire que des gens qui ont de l’esprit, aiment mieux se servir de l’esprit des autres dans la recherche de la vérité, que de celui que Dieu leur a donné. Il y a sans doute infiniment plus de plaisir et plus d’honneur à se conduire par ses propres yeux., que par ceux des autres ; et un homme qui a de bons yeux ne s’avisa jamais de se les fermer, ou de se les arracher, dans l’espérance d’avoir un conducteur. Sapientis oculi in capite ejus, stultus in tenebris ambula(1). Pourquoi le fou marche-t-il dans les ténèbres ? C’est qu’il ne voit que par les yeux d’autrui, et que ne voir que de cette manière, à proprement parler, c’est ne rien voir. L’usage de l’esprit est à l’usage des yeux, ce que l’esprit est aux yeux ; et de même que l’esprit est infiniment au-dessus des yeux, l’usage de l’esprit est accompagné de satisfactions bien plus solides, et qui le contentent bien autrement que la lumière et les couleurs ne contentent la vue. Les hommes toutefois se servent toujours de leurs yeux pour se conduire, et ils ne se servent presque jamais de leur esprit pour découvrir la vérité. »

(1) « Les yeux du sage sont dans sa tête ; l’insensé marche dans les ténèbres. »

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Ce qui m’intéressera ici, c’est de comparer les potentialités de chacune de ces métaphores, d’expliciter ce que chacune de ces métaphores suggère.

On peut d’abord opposer l’image proposée par Descartes et Malebranche à celles qu’utilisent Lichtenberg ou Kant en ce qu’elle élude la question du danger qu’il y aurait à philosopher  : on ne voit pas quelle raison on pourrait avoir de « vivre les yeux fermés sans tâcher de les ouvrir ». Le propos de Malebranche en développant la comparaison est justement de rendre manifeste l’absurdité de la chose. A l’inverse, la métaphore de la marche, comme celle du rasage, permettent d’évoquer le danger auquel nous expose l’activité quand on s’y livre seul pour la première fois : l’enfant qui commence à marcher risque de tomber, celui qui se rase pour la première fois risque fort de se couper. Dans les deux cas intervient l’idée que l’expérience permettra de surmonter ces difficultés.

En prenant les choses par un autre bout, on pourrait aussi opposer la métaphore du rasage aux deux autres. Le fait de marcher sans soutien comme le fait de se fier à ses propres yeux plutôt qu’à ceux des autres apparaît en effet naturel, et ce n’est que dans des cas exceptionnels d’infirmités qu’on est contraint de s’en remettre aux autres. Il n’apparaît pas, à première vue, aussi « naturel » de se raser seul (si quelque chose devait être l’image de ce qui est naturel en l’occurrence, ce serait de laisser pousser la barbe) ; la corporation des barbiers a connu des périodes florissantes (c’est un sujet auquel il faudra que je m’intéresse de plus près) et sa clientèle ne se limitait pas aux infirmes incapables de se raser eux-mêmes. La métaphore du rasage pourrait suggérer, par contraste avec les deux autres, que la possibilité de déléguer l’activité à autrui est à envisager sérieusement sur la base d’une comparaison des coûts et des avantages. Comme cette comparaison est elle-même une opération de pensée la question pourrait se poser de sa délégation à autrui (pour filer les métaphores : est-ce au client ou au barbier de décider si le client doit avoir recours aux services du barbier? est-ce à l’enfant où à ses parents de décider quand l’enfant doit lâcher la main de ses parents…) ; mais en fait la question ne se pose pas : il paraît évident à nos auteurs que le choix de l’autonomie est un choix autonome.

En réalité, je ne suis pas convaincu que Lichtenberg ait choisi cette comparaison parce qu’il trouverait le fait de penser par soi-même moins « naturel » que ne le juge, par exemple, Kant [voir mise à jour en fin d’article]. On peut d’ailleurs noter un écart entre les deux textes de Lichtenberg sur la question connexe de savoir si tout le monde doit penser / se raser par soi-même : le premier texte dit explicitement que tout le monde à vocation à « s’enseigner et s’éprouver soi même », alors que le second envisage la possibilité que tout le monde n’en soit pas capable.  En revanche, il est manifeste que Lichtenberg exploite la possibilité de parler tant du danger de se faire raser que du danger de se raser soi-même ; seulement il ne se livre pas à une comparaison en bonne et due forme puisque chaque texte se focalise sur un des deux dangers.

Un dernier élément remarquable de l’usage que fait Lichtenberg de la comparaison avec le rasage c’est la prise en compte de l’existence de zones plus ou moins dangereuses pour commencer à se raser. On notera que la comparaison avec l’apprentissage de la marche pourrait donner lieu aux même considérations, à une réserve près  : alors que la personne qui se rase elle-même pourra décider seule par où commencer pour plus de sûreté, ce sont les parents qui interviennent pour sécuriser la zone d’apprentissage de leur chérubin (sur ce point comme sur la comparaison des deux dangers on peut donc considérer que la comparaison proposée par Lichtenberg est meilleure que celle de Kant). Pour ce qui est de l’exploitation par Lichtenberg de l’existence de zones de rasages plus ou moins délicates, j’hésite entre deux interprétations : ces zones du visage sont-elles l’images de zones de l’espace de la pensée (on distinguerait des régions de la philosophie en fonction de l’importance de leurs enjeux) ou de zones géographiques ( les Etats sont plus où moins accueillants pour la pensée libre)? Selon l’interprétation, le conseil donné par Lichtenberg n’est pas le même. Quoiqu’il en soit, la référence finale aux « mains du bourreau » laisse penser que les dangers auxquels il est fait ici référence sont des dangers plutôt extrinsèques qu’intrinsèques.

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Pour finir, il est tentant de mettre ces deux textes de Lichtenberg en opposition avec les aphorismes cités hier (en particulier celui de Joubert qui faisait explicitement référence à la sagesse et à la science). Pour les concilier, à supposer qu’il faille le faire, il faudrait distinguer « seul » et « par soi-même » … cependant comme mon but n’était pas de traiter, ce weekend, un sujet classique de dissertation de terminale, la « synthèse » attendra. Je signalerai juste que la comparaison avec le rasage ne permet pas cette distinction entre « par soi-même » et « seul ». Pour trouver une comparaison qui permette de l’introduire il faudrait choisir une activité qui ne soit pas prise dans l’alternative d’être complètement accomplie par la personne à laquelle elle bénéficie ou d’être  complètement déléguée à une autre, une activité qui donne lieu à une véritable répartition des tâches avec cependant une forme de continuité entre celles-ci.

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Exercice de filage de métaphore

Si philosopher équivaut à se raser soi même, quels peuvent être les équivalents des éléments suivants ?

– le coupe-chou, le rasoir jetable, le rasoir électrique

– le sens de rasage

– l’extension des zones de rasage aux aisselles, mollets et autres partie intimes

– les peaux-sensibles

– l’après rasage

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Mise à jour le 01 / 10 / 2014

Sur la question de savoir s’il est naturel de penser par soi-même, on peut signaler deux textes  de Lichtenberg à la tonalité ironique.

« C’est là une question de savoir s’il est plus aisé de penser ou de ne point penser. L’homme penser par instinct, et qui ignore combien il est ardu de réprimer un instinct! On voit donc que les petits esprits ne méritent pas le mépris qu’on commence de leur porter dans tous les pays. »

[B 308] p. 155

« C’est aussi naturel à l’homme que la pensée ou que lancer des boules de neige. »

[C 152] p. 177

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