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On se souvient que, dans le premier paragraphe du chapitre Fleurs des arbres de ses Notes de chevet, Sei Shônagon fait l’éloge de la fleur de cerisier et de la fleur de prunier :

 J’aime la fleur du prunier, qu’elle soit foncée ou claire ; mais la plus jolie, c’est celle du prunier rouge. J’aime aussi un fin rameau fleuri de cerisier, avec ses corolles aux larges pétales, et ses feuilles rouge foncé.

Or la quatrième de couverture des Notes de chevet nous apprend que Sei Shônagon  n’ a pas seulement parlé de ces fleurs mais qu’elle a été comparé à l’une d’entre elles :

« Avec l’auteur du Roman de Genji, Noble Dame Murasaki, Sei Shônagon est une des plus illustres parmi les grands écrivains  féminins du Japon. Si l’auteur du Roman de Genji [appelé aussi Dit du Genji] est constamment comparée, dans son pays, à la fleur du prunier, immaculée, blanche, un peu froide, Sei Shônagon, est égalée à la fleur rose, plus émouvante du cerisier. »

La lecture de ce passage  a été pour moi le point de départ d’une enquête palpitante, d’articles de Wikipedia en blogs consacrés au Japon, dont je vais vous livrer de ce pas les résultats (partiels).

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 Murasaki Shikibu

Murasaki Shikibu

Sei Shônagon et Murasaki Shikibu n’ont pas seulement en commun leur statut d’auteur d’un classique de la littérature, elles étaient contemporaines ( elles ont vécu autour de l’an mil au milieu de l’époque de Heian) elles étaient toutes deux dames de la cour et on ne connaît par avec certitude leur véritable nom. Il semble qu’elles aient été en rivalité : Sei Shônagon était dame de compagnie de l’impératrice Teishi la première impératrice consort de l’empereur Ichijô, tandis que Murasaki Shikibu  était au service de Shôshi, la deuxième impératrice consort , rivale de la première. Si j’ai bien compris ce que j’ai lu sur le sujet, il n’y a a pas de référence à Shikibu dans les Notes de chevet, en revanche Shikibu fait ouvertement référence à Sei Shônagon dans son Journal  :

 « La principale caractéristique de Sei Shōnagon est son extraordinaire suffisance. Mais examinez les compositions prétentieuses en lettres chinoises qu’elles dispensaient à la cour, et vous découvrirez qu’il s’agit d’une succession d’impairs. Son plus grand plaisir consiste en choquer les gens, et comme chaque excentricité finit par devenir douloureusement familière, elle adopte des méthodes de plus en plus outrageantes pour attirer l’attention. Elle fut autrefois une personne de goût, raffinée, mais elle cède désormais à tous les excès qu’il lui prend fantaisie d’imaginer, même dans les circonstances les plus inappropriées. Elle aura bientôt perdu toute considération, et je ne sais ce qu’il adviendra d’elle quand elle sera trop âgée pour ses tâches actuelles. »

 Il semble quelle fasse également un référence implicite à Sei Shônagon dans le Dit du Genji ; je prends le temps de citer ce que j’ai trouvé à ce sujet (sur ce blog) car cela fait écho au type de préoccupations esthético-saisonnières que l’on a déjà rencontré dans l’extrait des Notes de chevet:

« In the tale, Murasaki Shikibu says that the winter bright moon casting a beautiful light over the snowy landscape is not far behind from spring flowers and autumn leaves. The autumn moon has been praised since ancient times. The winter moon wasn’t thought to be worth viewing, but it came to be praised. This text invoked a poem by Sei Shonagon’s father. He was a famous poet and praises the winter moon in his poem, but his daughter says the moon in the 12th month is tasteless in her Pillow Book. However, the description of the moon in the 12th month doesn’t appear in the currently existing Pillow Book. »

Sei Shônagon

Sei Shônagon

Mais revenons à la mise en parallèle de l’opposition des deux femmes de lettre et des deux fleurs d’arbre. J’ai cherché à en savoir plus sur le sujet et je suis arrivé sur un blog où j’ai trouvé l’opposition présentée de la manière suivante :

Reserved and contemplative as she was, Murasaki is thought of as similar to  a cherry blossom, a traditional symbol of purity, while the gregarious, slightly more promiscuous Sei is likened to a vibrant red plum blossom.

Si vous avez été attentifs, vous avez pu constater comme moi que le couplage écrivain – fleur est inversé par rapport à la quatrième de couverture (et à la préface du traducteur) des Notes de chevet. On constate d’ailleurs qu’il y a accord entre les deux sources sur les traits de caractère respectifs des deux femmes de lettre ; c’est sur la fleur qu’il faut leur associer et sur la valeur associée à chacune de ces fleurs qu’il y a désaccord. Bien sûr on peut supposer que le traducteur patenté sait davantage de quoi il parle que l’obscur blogueur (même fan de la période de Heian) ; mais j’aimerai quand même en avoir le cœur net.

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Utagawa Kunisada - Cherry Blossom Viewing on the Sumida River 1845 Color woodblock print oban triptych

Utagawa Kunisada -Cherry Blossom Viewing on the Sumida River
1845 – Color woodblock print – oban triptych

Que pouvons nous apprendre à propos de ces fleurs qui éclaire notre énigme?

Les lecteurs attentifs de ce blog qui se souviennent que le cerisier est appelé Sakura (桜 / 櫻) seront sûrement ravis d’apprendre que le prunier qu’on lui oppose est baptisé Ume (梅) et qu’il s’agit plus précisément d’une espèce appelée prunus mume ou abricotier du japon. Les  Sakura sont semble-t-il purement ornementaux, tandis que les fruits du Ume sont consommés. Ce qui est amusant c’est que les Sakura appartiennent au même genre botanique Prunus que les Ume, lesquels sont des pruniers mais peuvent aussi être baptisés abricotiers du japon … ça va vous êtes perdus comme moi? (en fait le genre Prunus ne recouvre pas seulement les diverses espèces de pruniers, mais aussi les cerisiers, les abricotiers, les pêchers et même les amandiers).

Il semble que les Sakura et les Ume soient deux variétés d’arbres particulièrement prisées au Japon. Outre leur présence dans l’art, ils font l’objet d’une coutume, le Hanami (« regarder les fleurs » – voir l’illustration ci-dessus), qui remonterait à la période de Nara (710 -794 donc avant la période de Heian à laquelle appartienne nos deux femmes de lettre) et dont la forme actuelle consisterait à aller pique-niquer sous les arbres. Le goût pour ces arbres serait un effet de l’influence chinoise. Selon cette source, alors que les chinois auraient une préférence pour les Ume, les japonais préfèreraient les Sakura. Si j’en crois l’article de wikipedia sur le hanami en version anglaise, au Japon même il y aurait eu une évolution de la sensibilité : à l’origine (période de Nara) les japonais admiraient les Ume, mais depuis la période de Heian ils accorderaient davantage d’attention aux Sakura.

Tout cela est bel et bon me direz vous, mais comment distinguer les Ume des Sakura ?

Il semble que les Ume fleurissent avant les Sakura : en février pas encore de Sakura en fleur (sauf exception de variétés précoces), en avril plus de Ume en fleur. Mais entre les deux, comment éviter la confusion? (je sais que cette question vous brûle les lèvres). Et bien, il semble que beaucoup de japonais n’aient plus l’expertise esthético-botanique de Sei Shônagon et qu’ils soient eux mêmes embarrassés pour faire la différence. La difficulté tient peut-être au fait qu’aujourd’hui chacun des termes recouvre une multitude (plus d’une centaine) de variétés ; un certain nombre d’entre elles ont été créées par croisement dans un but ornemental (un peu comme les roses, je suppose) et elles n’existaient pas encore à l’époque de nos deux femmes de lettre. Ces variétés se distinguent par leurs nuances de blanc ou de rose et par leur nombre de pétales, mais les variétés les plus courantes ont cinq pétales. Si ce sujet vous passionne, vous pouvez commencer à vous initier aux principales variétés de Sakura, il existe également un blog en français consacré au Ume.

Yamazakura : variété la plus commune de cerisier sauvage

Yamazakura
variété la plus commune de cerisier sauvage

Ume - variété Bungo ?

Ume – variété Bungo ?

Le problème, s’il existe des centaines de variétés de Ume et de Sakura, c’est qu’il n’y a peut-être pas de critère simple permettant de distinguer n’importe quelle variété de Ume de n’importe quelle variété de Sakura. Par conséquent une plongée dans les détails de la botanique risque de ne guère nous éclairer sur les valeurs associées à chacune de ces fleurs d’arbres et sur le lien avec l’opposition entre nos deux femmes de lettre. Mais j’aurai la solution de mon énigme, dussè-je apprendre le japonais.

Affaire à suivre …