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J’ai découvert les Notes de chevets de Sei Shônagon au cours de la lecture d’un livre de philosophie : Les célibataires de l’art (Gallimard 1996) de Jean-Marie Schaeffer. Schaeffer utilise deux passages des Notes de chevets au cours de son argumentation : une description de l’expérience de contemplation de la rosée, et le passage consacré à la fleur de poirier à l’intérieur du chapitre consacré aux fleurs d’arbre que j’ai cité hier dans son intégralité. Je vous laisse découvrir l’usage que Schaeffer fait de ce passage (cf. p 182 -184) :

La complexité intellectuelle n’est d’ailleurs pas nécessairement moindre dans le domaine du « beau naturel » [que dans le domaine artistique], dont la contemplation elle aussi ne saurait être réduite à la réception de purs stimuli visuels ou auditifs. Pour le montrer, je citerai une dernière fois Sei Shônagon. Voici ce qu’elle note à propos de la fleur du poirier:

[suit une citation de l’extrait consacré à la fleur de poirier ]

 Quoi de plus simple qu’une fleur de poirier ? Pourtant l’attention esthétique de Sei Shônagon est d’une grande complexité. Ainsi le passage de l’appréciation négative inaugurale à l’appréciation finale positive suit un détour compliqué. Sei Shônagon ne découvre pas spontanément la nuance rose au bord des pétales : c’est la valorisation positive de la fleur par les Chinois — les maîtres culturels des Japonais de l’époque Heian qui la pousse (elle est un peu snob sur les bords) à chercher un élément susceptible de donner naissance à une appréciation positive, et donc à justifier à ses propres yeux une évaluation en faveur de laquelle parle le prestige de la civilisation chinoise. Encore la perception de la nuance de rose, à peine visible, n’est-elle pas la seule motivation qui amène le renversement du jugement : tout aussi importante est la connexion de la fleur avec un contexte associatif d’origine littéraire, la mélancolie induite par le « Poème des longs regrets » de Po Kyu-yi. La satisfaction que finit par induire l’expérience visuelle de la fleur de poirier résulte donc d’une activité compliquée, qui est à la fois une recherche perceptive (motivée par une perplexité intellectuelle : « si… on réfléchit que quelque chose doit expliquer ce goût des Chinois… ») et la construction d’un pont associatif entre cette perception affinée et une description poétique. Voilà qui est loin d’une attitude de réception purement sensible et « conceptuellement indéterminée ».

En résumé, je ne vois pas comment on pourrait réduire la diversité et la complexité des propriétés pertinentes lors de l’appréciation esthétique au lit de Procuste des « propriétés sensibles » ou de l’« apparence ». Certes, ce qui plaît à Sei Shônagon c’est une couleur rose très fine tracée le long du bord des pétales de la fleur de poirier, mais cette couleur, loin d’être une pure sensation, est, cognitivement parlant, un véritable feuilleté. Je suis convaincu que si nous avions la patience (ou la fatuité) nécessaire pour analyser les voies de notre (dis)satisfaction esthétique, nous découvririons des complexités du même titre dans nos conduites esthétiques les plus banales.

Poirier en fleur et la lune Yun Shouping (16333 - 1690) peintre chinois.  La peinture japonaise abonde de cerisiers et de pruniers en fleur, mais pour ce qui est des poiriers en fleur, je suis presque toujours tombé sur des peintres chinois.

Poirier en fleur et la lune
Yun Shouping (16333 – 1690) peintre chinois.

La peinture japonaise abonde en cerisiers et en pruniers en fleur, mais pour ce qui est des poiriers en fleur, je suis presque toujours tombé sur des peintres chinois.

 

Quelque pages plus loin (p. 205-206) Schaeffer utilise de nouveau l’exemple de Se Shônagon pour contester l’idée que le jugements esthétiques sur l’art se distinguerait des jugements esthétiques la nature en ce qu’ils participeraient d’un jeu de langage impliquant des justifications rationnelles.

Quant à la distinction entre le beau naturel et le beau artificiel, elle n’a que des liens contingents (et variables) avec la (prétendue) distinction entre préférences personnelles et jugement esthétique justifié « rationnellement ». Ce qui est en jeu, c’est la distinction entre appréciation et acte judicatoire, et celle-ci est pertinente pareillement dans le domaine du beau naturel et dans celui des œuvres d’art. En effet, contrairement à ce qu’affirme un préjugé tenace, rien n’interdit d’invoquer des raisons pour tenter d’expliquer ou de justifier l’appréciation qu’on porte sur un objet ou un événement « naturel ». Sans doute, à moins de croire la nature façonnée par quelque main divine, n’arguera-t-on pas d’une réussite opérale. Mais pourquoi n’invoquerait-on pas les propriétés perceptuelles de l’objet, c’est-à-dire les propriétés autour des quelles est centrée son identification intramondaine? Qu’on ne le fasse guère ici et aujourd’hui (encore que cela dépende des individus) est un fait contingent: Sei Shônagon donnait des raisons très circonstanciées pour justifier son appréciation (changeante) des fleurs de poiriers ; l’appréciation esthétique des pierres a donné lieu dans la même culture à un « jeu de langage » esthétique compliqué fournissant à l’amateur toute une batte rie de « raisons » grâce auxquelles il peut justifier publiquement son appréciation positive ou négative de telle ou telle pierre ; et le Moyen Age occidental voyait dans la beauté du monde un enjeu philosophique central (puisqu’elle était un des signes de la perfection divine) , en sorte que le «jeu de langage » esthétique portait au moins autant sur le beau naturel que sur le beau artistique. Rien ne permet donc d’affirmer qu’il existe une différence de statut logique entre le jugement esthétique dans le domaine du beau naturel et dans celui de l’art. Certes le type de raisons qu’on invoque ne se recouvre que partiellement dans les deux champs mais la cause en est simplement que les objets ne sont pas les mêmes. Bref, le fait que nous (mais il faudrait sans doute se méfier davantage de l’utilisation intempestive de ce pronom) ayons tendance à considérer que le beau (ou le laid) naturel ne peut pas, contrairement au beau artificiel, donner lieu à un discours critique n’est qu’une idiosyncrasie culturelle.

Yun Shouping

Yun Shouping

Dans la conclusion de son ouvrage (p.353) Jean-Marie Schaeffer reprend les analyses appuyées sur l’exemple de Sei Shônagon pour trancher la vieille querelle de prééminence entre le beau naturel et le beau artistique.

L’idée même de vouloir établir une hiérarchie entre le domaine du « beau naturel » et celui du « beau artificiel » (en quelque sens que ce soit d’ailleurs) est dépourvue de sens. L’importance accordée à l’un ou à l’autre dépend en partie des traditions culturelles : ce que Sei Shônagon avait à dire concernant l’appréciation esthétique de la rosée matinale ou de la fleur de poirier témoigne amplement du fait qu’une attention esthétique consacrée au monde naturel peut être aussi riche qu’une attention accordée à une œuvre d’art. Mais elle dépend aussi des individus : l’œuvre de Proust fourmille de « protocoles d’expériences esthétiques » dans le domaine du « beau naturel » qui ne sont guère moins riches que celui, célèbre, consacré au pan de mur jaune de la Vue de Delft.