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Troisième et dernier extrait du Journal lucide, un des textes qui compose le Livre de l’intranquillité.

Il faut une bonne dose de courage intellectuel pour reconnaître hardiment qu’on n’est qu’une loque humaine, un avorton se survivant à lui-même, un dément se situant encore en deçà des limites de l’internement ; mais il faut un courage de l’esprit encore plus grand pour, ayant reconnu tous ces faits, s’adapter parfaitement à son sort, accepter sans révolte ni résignation, sans aucun geste, ni l’ombre d’un geste, la malédiction organique que la Nature lui a imposée. Demander à un tel être de ne pas souffrir serait trop demander, car accepter un malheur vu clairement, et le qualifier de bonheur, voila qui dépasse les forces humaines , mais si on l’accepte en tant que malheur, alors il est impossible de ne pas en souffrir.

Me concevoir moi-même du dehors a causé ma perte — la perte de ma joie de vivre. Me voyant tel que me voient les autres, je me suis méprisé — non parce que je voyais en moi des traits de caractère justifiant ce mépris, mais parce que j’ai commencé à me voir avec les yeux des autres, et à éprouver cette espèce de mépris qu’ils éprouvent à mon égard. J’ai ressenti l’humiliation de me connaître. Comme ce calvaire ne connaît ni grandeur, ni résurrection au bout de quelques jours, je n’ai rien pu faire d’autre qu’endurer ce qu’il avait d’ignoble.

J’ai compris clairement qu’il était impossible à quiconque de m’aimer, à moins de manquer totalement de sens esthétique — et quel serait alors mon mépris ; et que même la sympathie à mon égard ne pouvait résulter que d’un caprice de l’indifférence d’autrui.

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En commentant le passage cité précédemment, j’avais souligné que Pessoa n’exploitait pas les opportunités de prise de posture aristocratique qu’offre la figure de l’incompris. Dans ce nouvel extrait c’est une autre ressource qui est exploitée : c’est dans la prise de conscience de sa nullité  (« reconnaître hardiment qu’on n’est qu’une loque humaine ») que le narrateur trouve le moyen de se reconnaitre des qualités (« il faut une bonne dose de courage intellectuel »). Ce dernier point peut être mis en contraste avec les passage précédemment cité où le narrateur déplorait de ne pas atteindre cette « distinction de l’esprit qui permettrait à l’isolement d’être, simplement, un repos sans angoisse ».

L’idée que la conscience de notre misère est notre seule voie d’accès à la grandeur est assez connue depuis Pascal :

« La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable. […] C’est donc être misérable que de se connaître misérable ; mais c’est être grand que de connaître qu’on est misérable. »

Pensées, Brunschvicg 558

Mais il est assez connu aussi qu’elle nous fait entrer dans la dialectique de la mauvaise foi et de l’authenticité, car l’apparente victoire sur l’amour propre risque toujours de se révéler n’être qu’une ruse de l’amour propre. La suspicion à cet égard est exprimée par un aphorisme fameux de Nietzsche :

« Celui qui se méprise lui-même se prise tout de même de se mépriser ».

Se méprise-t-on jamais authentiquement si on peut toujours soupçonner ce mépris de soi d’être un moyen de se priser d’avantage (notamment par comparaison avec les autres qui sont si peu lucides sur leur nullité!).

Dans le premier extrait du Journal lucide que j’avais cité, cette question de l’authenticité et de la mauvaise foi affleurait déjà. L’analyse en est compliquée par le fait que le narrateur dont on peut interroger la bonne foi est lui même un personnage (Bernardo Soares) à travers lequel l’auteur (Fernando Pessoa) s’exprime mais avec lequel il joue aussi. Je reviendrai sur cette question à partir d’autres extraits.

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Il est tentant de mettre le deuxième paragraphe de notre extrait en relation avec un autre thème sartrien  : l’idée que « se concevoir du dehors » – ce qui est la condition pour l’élever de la simple conscience de soi à la connaissance de soi – aurait valeur d’humiliation  (« J’ai ressenti l’humiliation de me connaître »).  Ce rapprochement a cependant ses limites. Chez Sartre se concevoir du dehors c’est, pour tout sujet, déchoir de la position de pur sujet et devenir objet sous le regard autrui ( quel que soit l’autrui considéré, si l’on peut dire). Comme on l’avait noté à propos de l’extrait précédent, le Journal lucide ne se situe pas sur le terrain d’une description des structures de la condition humaine en général, mais sur celui de la description d’une expérience singulière.

Comme ce thème du « regard extérieur » est présent dans d’autres textes  du Livre de l’intranquillité, j’aurai l’occasion d’y revenir.

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Je ferai sur le dernier paragraphe de notre extrait les mêmes commentaires qu’à propos du premier extrait du Journal lucide : la formulation est frappante à souhait, on ne peut qu’en admirer la perfection, mais, en même temps, on ne peut s’empêcher de soupçonner le côté surjoué : comme si la mauvaise foi se dénonçait comme telle.

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