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Le premier extrait que j’ai cité du texte intitulé Journal lucide en indiquait déjà la teneur dominante : il s’agit d’une déploration autour du thème « je n’ai pas d’amis ». Voyons comment il est développé avec des variations du type « personne ne peut m’aimer », et « personne ne me comprend ».

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 Le prix bien naturel, qu’a reçu mon éloignement de la vie a été de susciter chez les autres une totale incapacité à sentir en accord avec moi. Il existe autour de moi  une auréole de froideur, un halo glacial qui repousse les autres. Je n’ai pas encore réussi à ne pas souffrir de ma solitude – si grande est la difficulté qu’il y a à atteindre cette distinction de l’esprit qui permettrait à l’isolement d’être, simplement, un repos sans angoisse.

Je n’ai jamais accordé le moindre crédit à l’amitié que l’on a pu me témoigner, comme je n’en aurais donné aucun à l’amour qu’on aurait pu me manifester – ce qui, d’ailleurs, eut été impossible. Sans nourrir aucune illusion à l’égard de ceux qui se disaient mes amis, j’ai néanmoins réussi à souffrir chaque fois des désillusions qu’ils m’infligeaient — si subtile et si complexe est ma destinée, qui est de souffrir.

Je n’ai jamais douté d’être trahi à chaque pas, et j’ai toujours été stupéfait quand on me trahissait. Quand se produisait cela même que j’attendais, c’était toujours pour moi totalement inattendu.

N’ayant jamais découvert en moi de qualités capables d’attirer un être humain, je n’ai jamais cru non plus qu’un être humain puisse être attiré par moi. Une telle opinion serait d’une modestie frisant la niaiserie, si les faits — ces faits inattendus auxquels je m’attendais toujours — ne l’avaient confirmée jour après jour.

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Le thème de l’incompréhension et de l’incommunicabilité peut être abordé sous différents angles. On peut se lamenter de ne pas être compris par les autres, on peut se lamenter de ne pas comprendre les autres, enfin on peut s’élever à la généralisation « personne ne comprend personne ».

Ce texte relève clairement de la première approche. Le narrateur attribue son statut d’incompris à une particularité personnelle «mon éloignement de la vie »« ma destinée, qui est de souffrir », et il ne la réfère pas à la condition générale de l’homme. Cette approche est susceptible de donner lieu à des poses aristocratiques (ils ne me comprennent pas parce que je suis meilleur qu’eux), en particulier quand l’incompris prétend en revanche comprendre les autres. Mais on peut constater que dans cet extrait, le narrateur ne fait pas de son statut d’incompris un titre de noblesse : d’une part, il ne met pas en avant sa propre compréhension des autres – en contraste avec l’incompréhension qu’il subit-, d’autre part il se reproche de ne pas être à la hauteur de sa solitude :il n’atteint pas cette « distinction de l’esprit qui permettrait à l’isolement d’être, simplement, un repos sans angoisse ».

J’essaierai d’examiner la suite du Journal lucide une prochaine fois. Je tenterai également de retrouver les textes dans lesquels le thème de l’incommunicabilité est traitée par Pessoa selon d’autres approches : qu’il adopte plus clairement une posture aristocratique, ou qu’il s’élève à la généralité du « personne ne comprend personne ». Ces deux dernières approches ne sont d’ailleurs pas complètement incompatibles : certes, si personne ne comprend personne, le statut d’incompris ne peut plus être un titre de noblesse, mais dans ce cas c’est la conscience de ce destin général de l’humanité qui sera élevée au rang de signe distinctif de l’esprit supérieur.