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On se souvient que l’imperfection est le thème premier de la litanie de la désespérance développée dans le Livre de l’intranquillité de Pessoa (le second thème important est l’incompréhension d’autrui dont j’ai aussi l’intention de reparler). Je souhaite éclairer le premier extrait que j’avais cité avec un autre passage qui a de surcroît l’intérêt d’établir un lien avec un autre thème phare du Livre de l’intranquillité : la condamnation de l’action au nom du rêve. Mais trève de préliminaires, laissons la parole au maître.

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« Je reste toujours ébahi quand j’achève quelque chose. Ébahi et navré. Mon instinct de perfection devrait m’interdire d’achever ; il devrait même m’interdire de commencer. Mais voilà : je pêche par distraction et j’agis. Et ce que j’obtiens est le résultat, en moi, non pas d’un acte de ma volonté, mais bien d’une défaillance de sa part. Je commence parce que je n’ai pas le courage de m’interrompre. Ce livre est celui de ma lâcheté.

[…]

 » Pourquoi donc écrire, si je n’écris pas mieux? Mais que deviendrais-je si je n’écrivais pas le peu que je réussis à écrire, même si, se faisant, je demeure très inférieur à moi-même? Je suis un plébéien de l’idéal, puisque je tente de réaliser ; je n’ose pas le silence, tel un homme qui aurait peur d’une pièce obscure »

Le livre de l’intranquillité, p.174

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J’hésite à commenter Pessoa – a fortiori sur le sujet évoqué dans ce fragment – car je l’ai découvert trop récemment. Je crains d’écrire des choses que la relecture du Livre de l’intranquillité, ou la lecture d’autres œuvres de Pessoa, me ferait regretter. Je risquerai juste une remarque.

Nous qui l’admirons ne pouvons que nous réjouir qu’il n’ait pas eu le courage de s’interrompre. Mais le paradoxe est que nous l’admirons justement pour sa manière de déplorer de ne pas avoir eu ce courage. Bien sûr, on peut se demander dans quelle mesure cette déploration est « jouée ». Réfléchir à cette question implique de se pencher sur le rôle des hétéronymes : ces personnalités fictives auxquelles Pessoa a attribué ses œuvres (le Livre de l’intranquillité est attribué à Bernardo Soares, mais d’autres oeuvres sont attribuées à Alvaro de Campos, Ricardo Reis ou Alberto Caeiro). J’essaierai d’y revenir … à moins que j’ai le courage de m’interrompre!

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