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Quelques aphorismes sur l’écriture et la lecture d’aphorisme, par le philosophe à grosse moustache dont l’arrivée sur ce blog était tôt ou tard inévitable.

§ 127. Contre les détracteurs de la concision

Ce qui s’énonce brièvement peut être le fruit et la moisson de beaucoup de pensées longuement méditées ; mais le lecteur qui est novice sur ce terrain et n’y a pas encore du tout réfléchi, voit dans toute expression concise quelque chose d’embryonnaire, non sans un geste de blâme à l’adresse de l’auteur qui ose lui servir au repas ce genre de nourritures encore vertes, à peine sorties de terre.

§ 128. Contre les myopes

Ça, vous figurez-vous donc avoir forcément affaire à une œuvre fragmentaire parce qu’on vous la présente (et ne peut que vous la présenter) en fragments.

§ 129. Lecteurs de sentences

Les pires lecteurs de sentence sont les amis de l’auteur, du moment où ils s’évertuent à remonter du cas général au cas particulier auquel la sentence doit naissance : car ils réduisent à néant, par cette indiscrétion fouineuse, toute la peine prise par l’auteur, si bien qu’au lieu d’une disposition et d’un enseignement philosophiques, tout le bénéfice qu’ils en retirent comme ils le méritent n’est rien, en mettant les choses au mieux ou au pire, que la satisfaction d’une banale curiosité.

§. 168 Éloge de la sentence

Une bonne sentence est trop dure à la dent du temps et tous les millénaires n’arrivent pas à la consommer, bien qu’elle serve à tout moment de nourriture ; elle est là par le grand paradoxe de la littérature, l’impérissable au milieu de tout ce qui change, l’aliment qui reste toujours apprécié, comme le sel, et, comme lui encore, jamais ne s’affadit.

Ces textes sont extraits des Opinions et sentences mêlées du deuxième tome d’Humain trop humain.  La traduction est de Robert Rovini (édition Gallimard – collection Folio essais).

Il n’y a, à première vue, rien à redire au critère de la bonne sentence énoncé au §. 168. Pour faire la comparaison avec le texte de Canetti posté précédemment, on constate que là où Canetti s’intéresse à ce qui permet à un aphorisme de s’enraciner dans la mémoire individuelle, Nietzsche met plutôt l’accent sur la capacité des bons aphorismes à perdurer au travers du renouvellement des générations.

Les paragraphes 127 et 128 tiennent bien sûr du plaidoyer pro domo, ce qui ne les rend pas inexacts pour autant, mais nous incite à la méfiance. Les « détracteurs de la concision » ont sûrement tort de refuser de faire crédit aux auteurs de sentences, mais ceux-ci ne sauraient non plus réclamer un crédit illimité. « Ce qui s’énonce brièvement peut être le fruit et la moisson de beaucoup de pensées longuement méditées » mais cela ne l’est pas nécessairement. Tout le problème est alors de distinguer le cas où la concision de l’expression doit être vue comme le signe d’une pensée embryonnaire de celui où elle est une marque d’achèvement. Le paragraphe 128. soulève lui la question de savoir ce qui ne peut être présenté que sous forme fragmentaire ; remettons à plus tard son examen (ce qui devient une habitude sur ce blog).

Il est amusant de rapprocher ce que Nietzsche reproche aux amis des auteurs de sentences  (dire « à ses amis » serait justement tomber dans le défaut qu’il dénonce) du biographisme pratiqué Michel Onfray dans sa lecture de l’histoire de la philosophie. L’ironie étant qu’Onfray justifie cette méthode en se réclamant de Nietzsche et de la formule fameuse de Par delà le bien et le mal selon laquelle toute philosophie est une confession de son auteur. Comme cette question mériterait un examen plus approfondi, je vais, elle aussi, la remettre à plus tard.