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« Le poisson recherche les grandes profondeurs, l’homme cherche le bonheur »[1]. Mais il arrive aussi à l’homme de vouloir plonger dans les profondeurs bien qu’il reconnaisse qu’on n’y trouve pas le bonheur, qu’on y est mal, quelquefois même très mal.

Il est difficile d’expliquer pourquoi cela se passe ainsi. On qualifie ce besoin de trouble mental, de maladie psychique. En tout cas dès que l’homme remplace « bonheur » par « profondeur » ses semblables cessent de le comprendre et s’écartent de lui.

Léon Chestov, 10 aphorismes en préface aux Grandes veilles


[1] Proverbe russe.

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La profondeur fait partie de ces notions qu’on pense intuitivement comprendre et qu’il est délicat d’expliquer. Je remets à plus tard l’approfondissement de cette question, et notamment la comparaison avec la métaphore cousine, mais au moins apparemment opposée, de l’altitude (notons que les penseurs « profonds » ont en commun avec ceux qui  « s’élèvent dans les hauteurs » de s’opposer aux esprits terre-à-terre ou superficiels).

Que dans la profondeur on soit plutôt malheureux qu’heureux fait peut-être partie de ce que Chestov qualifie de difficile à expliquer, mais c’est une idée qu’on admet assez, et peut-être trop, aisément – Chestov n’estime d’ailleurs pas nécessaire de la prouver-. Ainsi attribue-t-on plus volontiers la lucidité au pessimiste et la niaiserie à l’optimiste. Si descendre dans les profondeurs n’apporte pas le bonheur, on pourrait bien sûr se demander dans quelle mesure celui qui s’enfonce dans les abysses l’a effectivement cherché et dans quelle mesure il y a été véritablement aspiré.

Enfin on doit malheureusement constater que les considérations de Chestov se prêtent au détournement par le cabotinage de l’esprit. Renvoyer aux autres, et même simplement se renvoyer à soi même l’image d’un esprit « profond mais tourmenté » n’est pas sans procurer des satisfactions de vanité.

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