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Quand un auteur d’aphorisme écrit sur la lecture des aphorismes.

Le texte est écrit en 1954 par Elias Canetti, il est publié dans Le territoire de l’homme (Albin Michel 1994 p. 188 – 189). Je le cite dans son intégralité.

Parmi les phrases trouvées dans un recueil d’aphorismes, quelles sont celles que nous retenons?

Il y a tout d’abord les phrases qui nous confirment : des choses que nous sentons de façon identique, souvent pensées, en opposition avec l’opinion courante, et qui nous justifient. Et cette manie d’avoir toujours raison n’est pas étrangère au fait que nous cherchions des devanciers parmi les grands hommes ou les sages. Mais il y a mieux : la joie pure de rencontrer un esprit frère. Car si beaucoup de phrases écrites par un homme ont des rapports avec nous-mêmes, la simple ergoterie se transforme en émerveillement : à une tout autre époque, chez des hommes différents, quelqu’un a cherché ce que nous cherchons, a eu la même vision, la même détermination, a pris la même direction. Nous serions heureux que le meilleur de nous-mêmes soit l’égal du meilleur de lui-même ; une simple pudeur nous retient de tomber dans les bras de ce frère aîné, le sentiment qu’en nous, bien des choses pourraient l’effrayer. Cela dit, il existe encore deux sortes de phrases qui sont sans rapport direct avec nous. Les unes sont facétieuses, et nous amusent par leur tournure ou par une abréviation inattendue ; elles sont neuves en tant que phrases et ont la fraîcheur des mots nouveaux. Les autres éveillent une image longtemps portée, mûrie en nous, que la clarté fait surgir.

Mais l’effet le plus curieux est probablement produit par les phrases qui nous font honte. Il est bien des faiblesses pour lesquelles nous ne nous tracassons guère. Elles font tellement partie de nous-mêmes, que nous les acceptons comme nos yeux et nos mains. Peut-être, même, avons-nous une secrète tendresse pour elles ? Peut-être nous ont-elles valu l’intimité ou l’admiration d’autrui ? Et voilà que, soudain, elles nous sont durement opposées, arrachées hors contexte de notre vie, comme si elles pouvaient exister par tout ailleurs. Nous hésitons à les reconnaître. Nous nous y reprenons à deux fois et finissons par être effrayés. « Comment, mais c’est toi ! » nous écrions nous avec âpreté, et la lecture, que nous reprenons nous pénètre comme un couteau. Nous rougissons de l’image que nous nous faisons de nous-mêmes en notre for intérieur. Nous faisons même vœu de nous améliorer et, bien que cela ne se réalise guère, nous n’oublions jamais ces phrases. Elles nous enlèvent probablement une innocence qui pouvait être attrayante. Mais à travers ces cruelles coupures, l’homme s’initie à sa propre nature. Sans elles, il ne pourrait jamais se voir entièrement. Elles doivent intervenir par surprise et arriver du dehors. Livré à lui-même, l’homme s’arrange tout à son aise; seul sur soi-même, l’homme est un menteur invétéré. Car il ne se dit jamais une chose vraiment désagréable sans la charger immédiatement d’une nuance flatteuse. Toute phrase venant de l’extérieur est efficace parce qu’inattendue : nous n’avons pas prévu un contrepoids pour elle. Nous l’aidons d’une force identique à celle que nous lui aurions opposée en d’autres circonstances.

Il y a enfin les phrases intouchables, sacrées, telles celles de Blake. Il est pénible de les rencontrer parmi d’autres, car ces dernières, bien qu’elles puissent être sages, paraissent fausses et insipides en comparaison.La phrase sacrée exige une page ou un livre pour elle seule, où rien d’autre ne figure ni ne figurera jamais.

La description que Canetti donne de l’expérience d’être crucifié par un aphorisme me semble parfaite.  En revanche je ne suis pas sûr de bien comprendre ce qu’il entend par phrases sacrées. Quand il cite Blake, je suppose qu’il fait référence au Mariage du ciel et de l’enfer qui ne m’a pas fait le même effet. Pour ma part j’aurais ajouté une autre catégorie : les aphorismes que je retiens parce qu’ils m’ont intrigué, parce qu’ils m’ont initié à une perspective que je ne soupçonnais pas.

Une prochaine fois je parlerai des aphorismes de Canetti (en particulier ceux du Territoire de l’homme) qui m’ont marqué.

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